QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?Peuvent-ils souffrir ? La seule question qui compte
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Leur souffrance compte autant

Peuvent-ils souffrir ? La seule question qui compte

« Peuvent-ils souffrir ? » ; la sensibilité comme critère ; les droits des animaux selon Bentham

Jeremy Bentham 1748 · 1832Le bien, c'est le plus grand bonheur du plus grand nombre : on peut calculer plaisirs et peines.
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Ce qu'il soutient

La souffrance des animaux compte moralement, et la loi comme la morale n'ont aucune raison de nous laisser les tourmenter. Bentham n'en tire pas que leur souffrance compte exactement autant que la nôtre : il faut tenir compte de la différence de sensibilité.

Pourquoi

Ce qui compte moralement est la capacité de souffrir, pas de raisonner ou de parler : beaucoup d'animaux souffrent, comme nous.

En bref

« Peuvent-ils souffrir ? La seule question qui compte » est un argument de Jeremy Bentham (Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation (1789), chap. XVII, § 4, note, 1789) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : leur souffrance compte autant). Sa thèse : La souffrance des animaux compte moralement, et la loi comme la morale n'ont aucune raison de nous laisser les tourmenter. Bentham n'en tire pas que leur souffrance compte exactement autant que la nôtre : il faut tenir compte de la différence de sensibilité. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P1, P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation (1789), chap. XVII, § 4, note
Valide avec une prémisse implicite

Au XVIIIe siècle, les lois traitent les animaux comme des choses : on peut en faire ce qu'on veut. Jeremy Bentham, juriste anglais, pose une question que presque personne ne posait. Pourquoi ces êtres ne compteraient-ils pas ? On répond d'habitude : parce qu'ils ne raisonnent pas, parce qu'ils ne parlent pas. Bentham répond que ce n'est pas la bonne question. Un cheval ou un chien adulte raisonne et converse bien mieux qu'un bébé de quelques jours, et personne n'en conclut qu'on peut tourmenter le bébé. La question est : peuvent-ils souffrir ? Si oui, leur souffrance est une raison d'agir ou de s'abstenir, comme la nôtre. Il ajoute, avec une prudence qu'on oublie souvent, que cela ne veut pas dire que les animaux sont nos égaux en tout, ni qu'on ne peut jamais les manger : ce qu'on ne peut pas justifier, c'est de les tourmenter.

P1 · prémisse impliciteBeaucoup d'animaux peuvent souffrir : ils sont des êtres sensibles, capables de peine et de plaisir.
P2Ce qui décide si un être compte moralement, c'est sa capacité de souffrir, et non sa capacité de raisonner ou de parler : un être qui souffre a un intérêt à ne pas souffrir, et cet intérêt est une raison.
P3La raison et la parole ne peuvent pas être la ligne de partage : un cheval ou un chien adulte est de loin plus raisonnable et plus bavard qu'un nourrisson, et pourtant nous ne tenons pas la souffrance du nourrisson pour négligeable.
P4Les différences de corps, comme la couleur de la peau, la pilosité ou le nombre de pattes, ne sont pas des raisons suffisantes d'abandonner un être sensible au caprice de ceux qui le tourmentent. On l'a déjà reconnu pour la couleur de peau des humains.
P5 · prémisse impliciteIl n'existe aucune autre différence qui justifie de ne pas compter la souffrance des animaux. Bentham demande : « Qu'est-ce qui devrait tracer la ligne infranchissable ? » et ne voit pas de réponse.
Donc la souffrance des animaux compte moralement, et la loi comme la morale n'ont aucune raison de nous laisser les tourmenter. Bentham n'en tire pas que leur souffrance compte exactement autant que la nôtre : il faut tenir compte de la différence de sensibilité.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où les animaux souffrent et où ni la raison, ni la parole, ni le corps ne justifient de les écarter, mais où une autre différence (par exemple l'appartenance à l'espèce humaine, ou l'âme) est jugée pertinente : leur souffrance ne compterait pas.
Valide avec P1 et P5. P2 dit qu'un être sensible compte, sauf si une différence pertinente (raison, parole, corps ou autre) permet de l'écarter. P3 et P4 écartent la raison, la parole et le corps. P5 écarte toute autre différence, et P1 dit que les animaux sont sensibles.
Analogie.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Emmanuel Kant 1797 · attaque la conclusion

Résumé : pour Kant, seuls les êtres raisonnables, capables de se donner une loi morale, sont des fins en eux-mêmes. Les animaux n'en sont pas : nous n'avons pas de devoirs envers eux, mais seulement des devoirs à leur propos. Être cruel avec un animal est mal parce que cela étouffe en nous la compassion, qui aide à bien traiter les humains. Sa souffrance, elle, ne fonde donc aucun devoir direct.

un défenseur répond
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Bentham dans ses textes.
Peter Singer défenseur de l'argument · 1974
Si l'on réserve les devoirs directs aux êtres raisonnables, on met dehors des humains : un bébé, ou un adulte au cerveau gravement atteint, n'est pas plus raisonnable qu'un mammifère adulte. Singer ne voit aucune capacité que les nourrissons humains aient et que les mammifères adultes n'aient pas au même degré ou plus. Si l'on refuse d'exclure ces humains, il faut accepter de compter aussi les animaux.
C
Carl Cohen 1986
Cohen répond que la raison n'est pas un test qu'on fait passer à chaque être humain. C'est un trait de l'espèce : l'être humain est d'un genre qui est capable de jugement moral, même quand tel individu en est privé par un handicap. « La question est celle du genre. » Ce que les humains handicapés ont gardé, les animaux ne l'ont jamais eu.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le désaccord porte sur ce qui rend un être digne de devoirs directs, la capacité de l'individu (Singer) ou la nature de son genre (Cohen, dans la ligne de Kant). Chaque camp reproche à l'autre une incohérence : l'un laisse des humains hors du compte, l'autre traite un individu selon sa moyenne. Point ouvert.
René Descartes 1637 · attaque la prémisse 1

Pour Descartes, les animaux n'ont pas d'esprit : c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes, comme une horloge qui marque l'heure sans rien savoir du temps. Leurs cris et leurs gestes ne prouvent pas qu'ils ressentent quoi que ce soit. S'ils sont des machines, la question de Bentham, « peuvent-ils souffrir ? », reçoit la réponse non.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1637, après sa mort (1832).
L
La Déclaration de Cambridge sur la conscience défenseur de l'argument · 2012
Un groupe de neuroscientifiques réuni à Cambridge déclare que les animaux non humains ont les bases nerveuses des états conscients. Selon eux, l'humain n'est pas le seul à posséder ce qui produit la conscience : cela vaut pour tous les mammifères, les oiseaux et d'autres, comme les pieuvres. Ce n'est pas une preuve au sens strict, mais l'hypothèse d'une machine sans sentiment s'en trouve très affaiblie.
Peter Carruthers 1989
Résumé : Carruthers admet que les animaux perçoivent et ont des états mentaux, mais soutient que leurs expériences ne sont pas conscientes au sens fort : il n'y a rien que cela fait d'être eux, du moins comme il y a quelque chose que cela fait d'être nous. Leur douleur ne serait alors pas une souffrance ressentie. Des preuves sur le cerveau ne tranchent pas cette question de principe.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : presque personne ne soutient aujourd'hui la thèse de l'animal-machine pour les mammifères et les oiseaux, mais le désaccord de fond demeure sur ce qu'il faut pour qu'une douleur soit vécue, et sur ce que les preuves du cerveau peuvent établir.
Jeremy Bentham lui-même 1789 · attaque la conclusion

Dans la même note, Bentham écrit que si être mangé était tout, nous avons de bonnes raisons de manger ceux que nous aimons manger : nous y gagnons, et eux n'y perdent rien. Ils n'ont pas notre angoisse de l'avenir, et leur mort de nos mains est souvent plus rapide que celle que leur réserve la nature. Sa question « peuvent-ils souffrir ? » ne condamne donc pas, à elle seule, qu'on tue des animaux sans douleur pour les manger.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1789, après sa mort (1832).
Peter Singer défenseur de l'argument · 1974
Singer suit Bentham sur ce point : les souffrances que nous infligeons aux animaux vivants montrent peut-être mieux notre spécisme que le fait de les tuer. Il note aussi qu'on pourrait soutenir qu'une partie de ce qui est mal dans le fait de tuer un humain tient à ce qu'il a des projets et des désirs tournés vers l'avenir. L'argument porte donc d'abord sur la souffrance.
Tom Regan 2004
Regan refuse de s'arrêter à la souffrance. Pour lui, l'usage des animaux pour la mode, la recherche, le divertissement ou le plaisir de manger les traite comme des ressources, et cela viole leur droit au respect, même si l'on veille à leur bien-être. Réformer ne suffit pas, par exemple en n'élevant que des vaches « heureuses » : « l'abolition est requise ».
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : c'est le point de désaccord de fond entre les défenseurs des animaux. Pour Bentham et Singer, ce qui est mal est surtout la souffrance, donc un élevage sans souffrance serait moins grave. Pour Regan, le mal est de traiter l'animal comme un moyen, donc seule l'abolition suffit.