PhilosophesGiordano Bruno

Giordano Bruno

L'univers est infini, peuplé d'innombrables mondes.

Humanisme · Néoplatonisme1548 – 1600 ItaliePhilosophe de la natureCosmologiste de l'univers infiniAncien dominicain, condamné pour hérésieAuteur de dialogues
L'Infini, l'univers et les mondes, dial. I (1584) ; déposition de 1592

Une cause infinie, un univers infini

Ce qu'il soutient

L'univers est infini et contient des mondes innombrables : il est l'image infinie de la puissance infinie de Dieu.

Pourquoi

Une puissance infinie produit tout ce qui est possible, et pour Dieu pouvoir et faire sont une seule chose : l'univers est donc infini.

Valide avec une prémisse implicite

Bruno ne cherche pas ici à prouver que Dieu existe : il le suppose, comme ses adversaires. Il demande ce qui découle d'un Dieu à la puissance infinie. Sa réponse : un tel Dieu ne peut pas s'être contenté d'un petit monde fermé par des sphères. L'univers doit être infini, peuplé d'une infinité de mondes, comme une image infinie de Dieu. Il le résume lui-même devant ses juges en 1592. Nous rangeons l'argument dans le panthéisme parce qu'il fait du monde l'expression nécessaire de Dieu, un Dieu qui ne choisit pas et ne peut pas faire autrement. Mais Bruno distingue encore l'infini de Dieu et celui de l'univers : aujourd'hui on parlerait plutôt de « panenthéisme » (tout est en Dieu, Dieu dépasse le monde), un camp qui n'existe pas sur ce site.

P1Dieu, la cause première, a une puissance infinie. (Les théologiens qu'il combat l'accordent aussi.)
P2Un univers infini, avec d'innombrables mondes, est possible : l'espace au-delà de notre monde peut recevoir un autre monde, et d'autres encore, à l'infini. Et chacun de ces mondes serait aussi bon que le nôtre.
P3 · prémisse impliciteUne puissance infinie peut produire tout ce qui est possible.
P4En Dieu, pouvoir et faire sont une seule et même chose : il ne peut pas faire autre chose que ce qu'il fait. Donc ce qu'il peut faire, il le fait. Sinon, sa puissance resterait « oisive », comme jalouse de se donner.
Donc l'univers est infini et contient des mondes innombrables : il est l'image infinie de la puissance infinie de Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où Dieu a une puissance infinie, où un univers infini est possible, et où Dieu fait tout ce qu'il peut, mais où cet univers infini n'entre pas dans ce qu'il peut faire : alors le monde reste fini.
Valide avec P3. Bruno ne l'écrit pas, car pour lui c'est presque la définition de la puissance infinie. Mais c'est là que passe toute la question : pour Aristote, Dieu n'est infini qu'en un certain sens, et un corps infini n'est pas possible du tout (ce que conteste P2). Le point le plus discuté par les théologiens est P4 : si Dieu fait forcément tout ce qu'il peut, il n'a pas créé le monde librement. Bruno le sait : il juge ses raisonnements démonstratifs, mais approuve les théologiens qui ne les enseignent pas au peuple.
Analogie. Imaginez un peintre au talent infini qui, ayant le choix, ne peindrait qu'une miniature dans un coin de la toile, et laisserait tout le reste blanc. Pour Bruno, ce serait l'image même d'une puissance gâchée. Un Dieu infini doit remplir l'infini. L'image n'est pas de lui ; lui parle d'un « miroir » sans bornes où l'image divine doit briller.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Aristote 340 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Un corps infini est impossible. Tout corps sensible est lourd ou léger, donc il a un lieu naturel, un haut et un bas, un centre vers lequel il tend. Un corps infini n'aurait ni centre, ni haut, ni bas : on ne peut pas dire à la fois qu'il existe un corps infini et que les corps ont un lieu.

Bruno répond
Bruno
Dans sa lettre de dédicace, Bruno annonce que ses dialogues montrent qu'un corps infini n'est ni lourd ni léger, et dans quels cas un corps fini reçoit ces différences ; les arguments d'Aristote supposent un centre et une circonférence, c'est-à-dire ce qui est en question.
Le débat continue (notre résumé) Bruno dissocie la pesanteur de l'idée d'un centre du monde : seules les parties détachées de leur astre « tombent » vers lui. Newton, un siècle plus tard, donnera une tout autre théorie : la pesanteur devient une attraction entre tous les corps, sans lieu naturel ni centre du monde vers lequel tout tomberait.
Thomas d'Aquin 1266 · attaque la prémisse 2

Un corps naturel ne peut pas être infini en acte : toute chose naturelle a une forme déterminée, donc une grandeur déterminée. De même, une multitude infinie en acte est impossible, car tout nombre est mesuré. L'infini n'existe que comme possibilité d'ajouter ou de diviser sans fin, jamais comme une chose achevée.

Bruno répond
Bruno
À l'argument aristotélicien selon lequel il n'y a pas d'infini en acte et qu'aucun nombre déterminé de mondes n'est plus raisonnable qu'un autre, Bruno répond qu'on peut en conclure, et même plus facilement, que le nombre des mondes n'est pas déterminé, mais infini.
Le débat continue (notre résumé) La réponse retourne l'argument mais ne réfute pas son principe (pas d'infini achevé). La question de l'infini en acte restera débattue jusqu'à Cantor, à la fin du XIXe siècle, qui en fera un objet mathématique.
Thomas d'Aquin et les théologiens 1268 · attaque la prémisse 4

Dieu ne crée pas par nécessité de nature, mais par volonté libre. Sa puissance infinie ne l'oblige pas à tout faire : il peut faire autre chose que ce qu'il fait, et aucune créature, même infinie, n'ajouterait rien à sa bonté. Un monde fini n'est donc pas le signe d'une puissance « jalouse » ou « oisive » (Somme théologique I, q. 19, a. 3 et q. 25, a. 5 ; ces questions ne sont pas encore dans notre corpus).

Bruno répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Bruno Filoteo, porte-parole de Bruno
Filoteo tient pour démonstratifs les raisonnements qui concluent que Dieu ne peut pas faire autre chose que ce qu'il fait ; il loue pourtant les théologiens qui ne les admettent pas, parce que le peuple, persuadé de cette nécessité, ne comprendrait plus le choix, le mérite et la justice.
Le débat continue (notre résumé) Bruno ne réfute donc pas la thèse de la liberté divine : il l'excuse pour des raisons morales et pratiques. Pour les théologiens, c'est précisément l'aveu du problème : un Dieu qui ne peut pas faire autrement n'est plus le Dieu créateur qui choisit.
J
Johannes Kepler 1606 · attaque la conclusion

Rien dans l'observation ne montre un univers infini : la région des étoiles fixes ne ressemble pas à celle du Soleil, et notre monde semble avoir une place à part. Kepler avoue aussi qu'une telle pensée porte « je ne sais quelle horreur secrète » : on s'y découvre errant dans un immense sans bornes ni centre (De la nouvelle étoile, 1606, chap. 21 ; texte non collecté).

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1606, après sa mort (1600).
Le débat continue (notre résumé) L'astronomie moderne a donné raison à Bruno sur un point (les étoiles sont des soleils, beaucoup ont des planètes) et laisse l'autre ouvert : on ne sait pas si l'univers est infini dans l'espace.
Kant 1781 · attaque la prémisse 2

La raison peut démontrer aussi bien que le monde est fini dans l'espace et qu'il est infini : c'est la première « antinomie ». Les deux preuves se valent, ce qui montre que la question dépasse ce que nous pouvons connaître. Raisonner sur l'univers comme un tout achevé, fini ou infini, c'est sortir de l'expérience possible (Critique de la raison pure ; ce passage n'est pas encore dans notre corpus).

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
Pas de réponse possible : objection formulée en 1781, après sa mort (1600).