PhilosophesJohn Locke

John Locke

L'esprit naît page blanche ; le pouvoir vient du consentement.

Empirisme · Libéralisme · Contrat social1632 – 1704 Royaume-UniEmpiristePenseur du libéralismeDéfenseur de la toléranceMédecin
Essai sur l'entendement humain, IV, 18-19 (1690-1700)

L'enthousiasme n'est pas une preuve : la raison juge de toute révélation

Ce qu'il soutient

L'enthousiasme n'est pas une preuve. Avant d'y croire, toute révélation prétendue doit être examinée par la raison, qui reste notre dernier juge et notre guide en toute chose.

Pourquoi

Une forte conviction intérieure ne prouve ni la vérité d'une idée ni son origine divine : seule la raison peut l'examiner.

Valide avec une prémisse implicite

Au XVIIe siècle, des groupes religieux affirment que Dieu leur parle directement, dans leur esprit, sans livre ni raisonnement : ce sont les « enthousiastes ». Locke ne nie pas que Dieu puisse parler à un homme. Il pose une autre question : comment cet homme sait-il que la voix vient de Dieu ? Il se sent sûr, il sent une lumière en lui. Mais être sûr n'est pas avoir raison. Saint Paul était sûr de bien faire en persécutant les chrétiens, et il se trompait. Donc une révélation prétendue doit passer devant la raison, comme n'importe quelle autre affirmation, et l'on doit croire autant que les preuves le permettent, pas davantage.

P1Aimer la vérité, c'est ne donner à une proposition pas plus d'assurance que les preuves sur lesquelles elle repose ne le permettent : on proportionne son assentiment aux preuves.
P2Croire une révélation, c'est donner son assentiment à une proposition sur la parole de celui qui la propose, en tant qu'elle vient de Dieu. Elle n'est donc pas plus sûre que le fait qu'elle vient bien de Dieu.
P3La force d'une conviction intérieure ne prouve ni que la proposition est vraie, ni qu'elle vient de Dieu : on peut se sentir sûr et se tromper.
P4 · prémisse impliciteIl n'y a que deux manières de tenir qu'une proposition vient de Dieu : l'avoir examinée avec la raison, ou se fier à la force de sa conviction.
Donc l'enthousiasme n'est pas une preuve. Avant d'y croire, toute révélation prétendue doit être examinée par la raison, qui reste notre dernier juge et notre guide en toute chose.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, le calculateur trouve un cas où l'on tient une proposition pour divine sans examen de la raison et sans se fier à la seule conviction (par exemple par un signe que l'on juge sûr sans l'examiner). La conclusion ne suit pas.
Valide si l'on ajoute P4, que Locke suppose sans l'écrire sous cette forme. P1 et P2 disent que la foi en une révélation n'est pas plus sûre que sa preuve d'origine. P3 écarte la conviction comme preuve. P4 écarte toute troisième voie. Le point sensible est P4 : Locke admet aussi la « Parole écrite de Dieu » comme règle (IV, 19, 16), mais il ajoute que savoir si un livre est inspiré relève encore de la raison (IV, 18, 6). Ce que l'argument ne dit pas : que tout ce qui est « au-dessus de la raison » est faux. Locke accepte au contraire que des vérités que la raison ne peut ni prouver ni réfuter (la résurrection des morts, par exemple) soient reçues sur révélation (IV, 17, 23 ; IV, 18, 7). Il exclut seulement ce qui est contraire à la raison, et il demande de vérifier l'origine.
Analogie. Un message arrive : « Je suis la banque, donne-moi ton code. » Le message se dit sûr de lui, et il peut même être vraiment de la banque. Mais ce n'est pas le ton assuré du message qui le prouve. Il faut vérifier d'où il vient avant d'obéir, et plus l'enjeu est grand, plus la vérification compte.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Les « enthousiastes », tels que Locke les décrit 1700 · attaque la prémisse 3

La lumière que Dieu met dans l'esprit n'a pas besoin de preuve : elle se montre d'elle-même, comme le soleil à midi. Demander une preuve à celui qui voit la lumière, c'est ridicule.

Locke répond
Locke 1700 · Réponse de Locke
Quand on retire les images de la vue et du sentiment, cela revient à dire : « je suis sûr parce que je suis sûr », et « ma conviction est juste parce qu'elle est forte ».
Locke 1700 · Exemple donné par Locke
Saint Paul croyait bien faire en persécutant les chrétiens, qu'il pensait être dans l'erreur. Pourtant c'était lui qui se trompait.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : les deux camps s'accordent sur un fait (on peut avoir un sentiment très fort d'être éclairé) et divergent sur sa valeur de preuve. Locke y voit un état de l'esprit, pas un signe de l'origine. Les croyants qui reçoivent ce sentiment comme un don de Dieu répondent que le demander prouvé par la raison revient à renoncer à ce don.
Blaise Pascal 1670 · attaque la prémisse 4

La raison est faible quand elle veut tout juger : sa dernière démarche est de reconnaître ce qui la dépasse. Nous connaissons aussi par le cœur, et la foi, c'est Dieu senti au cœur, non à la raison. Pascal écrit avant l'Essai et ne répond pas à Locke : sa thèse est le contraire de « la raison, dernier juge en toute chose ».

Locke répond
voir l'argument
Locke Locke (écrit contre l'enthousiasme, pas contre Pascal)
Avoir une forte persuasion qu'une proposition est vraie n'est pas percevoir qu'elle vient de Dieu, ni même qu'elle est vraie.
Blaise Pascal 1670
Pascal distingue pourtant le « cœur » de l'imagination : pour lui, la foi est Dieu senti au cœur et non à la raison. Il ne propose pas de remplacer la raison, mais de reconnaître qu'elle ne fonde pas tout.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Locke admet lui aussi que la raison part de vérités évidentes qu'elle ne démontre pas (IV, 18, 5). Le désaccord porte sur la foi : Pascal voit dans le sentiment du cœur une connaissance de Dieu, Locke n'y voit pas un signe qui permette de distinguer l'inspiration de l'illusion. Pas de réponse commune acceptée.
William James 1896 · attaque la prémisse 1

Une règle qui nous empêcherait absolument de reconnaître certaines vérités, si elles étaient vraies, serait une règle irrationnelle. Exiger des preuves avant de croire peut donc fermer la porte à ce qui ne se montre qu'à celui qui accepte d'y croire d'abord. James vise la règle de Clifford, voisine de celle de Locke ; il ne cite pas Locke dans ce texte.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1896, après sa mort (1704).
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : tout dépend des options en jeu. Pour James, la règle de proportion vaut pour les questions que les preuves peuvent trancher ; pour les options vivantes, forcées et importantes qu'elles ne tranchent pas, on a le droit de décider autrement. Locke, lui, réserve la foi aux vérités « au-dessus de la raison » seulement après examen de l'origine. Désaccord de fond sur ce qu'on peut croire avant de pouvoir prouver.
Une tension chez Locke lui-même 1700 · attaque la conclusion

Locke range les propositions en trois classes : selon la raison, au-dessus de la raison (la résurrection des morts, par exemple, Essai IV, 17, 23) et contraires à la raison. Il accepte que ce qui est « au-dessus de la raison » devienne, une fois révélé, la matière propre de la foi (IV, 18, 7). Alors la raison ne juge plus de tout : la foi a bien un domaine à elle.

Locke répond
Locke 1700 · Locke l'admet
Ces choses, au-delà de ce que nos facultés naturelles peuvent découvrir, sont, quand elles sont révélées, la matière propre de la foi.
Locke 1700 · Mais il garde un rôle à la raison
Même alors, c'est à la raison de juger si c'est vraiment une révélation et ce que signifient les mots dans lesquels elle est exprimée.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Locke ne dit pas que la raison juge du contenu de tout, mais de l'origine de toute révélation et de l'absence de contradiction avec ses évidences. Les critiques jugent que ce partage laisse à la foi plus de place que le slogan « dernier juge en toute chose » ne le laisse croire ; ses défenseurs y voient une position cohérente.