QuestionsDieu existe-t-il ?Ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe
Dieu existe-t-il ?ThéismeOntologique

Ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe

L'argument ontologique (Anselme)

Anselme de Cantorbéry v. 1033 · v. 1109Dieu est « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand » : il ne peut donc pas exister seulement dans la pensée.
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Ce qu'il soutient

Ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe, dans l'esprit et aussi dans la réalité : Dieu existe.

Pourquoi

Un être tel que rien de plus grand ne se conçoit, s'il n'existait que dans l'esprit, pourrait être pensé plus grand en existant aussi.

La même idée à travers l'histoire
Anselme de Cantorbéry1078Proslogion II : la version d'origine, présentée ici. Le chapitre III ajoute que Dieu ne peut même pas être pensé comme n'existant pas. Le nom « argument ontologique » vient de Kant (1781), pas d'Anselme.
Descartes1641Méditation V : l'existence appartient à l'idée d'un être parfait comme la vallée à l'idée de la montagne. Descartes ne part plus de « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand », mais de l'idée claire d'un être parfait.
Gottfried Wilhelm Leibniz1714Monadologie § 45 : la preuve marche, mais à une condition qu'il faut d'abord établir, à savoir que Dieu est possible (son idée ne contient aucune contradiction).
Georg Wilhelm Friedrich Hegel1830Après Kant, Hegel défend encore la preuve : Dieu n'est pas une chose finie comme cent thalers, son concept inclut l'être.
Kurt Gödel1970Notes de 1970, publiées en 1987 : une version en logique modale, où Dieu possède toutes les propriétés « positives ».
Alvin Plantinga1974The Nature of Necessity : s'il est possible qu'un être d'une grandeur maximale existe, alors il existe. Le débat se déplace sur « c'est possible ».
En bref

« Ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe » est un argument d'Anselme de Cantorbéry (Proslogion, chapitres II et III (1077-1078), 1078) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : Ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe, dans l'esprit et aussi dans la réalité : Dieu existe. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Proslogion, chapitres II et III (1077-1078)
Valide avec une prémisse implicite

Vers 1077, Anselme, moine à l'abbaye du Bec en Normandie, cherche « un argument unique » qui suffise à prouver que Dieu existe. Il le trouve dans la seule définition de Dieu : « quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand ». Même celui qui dit « Dieu n'existe pas » (l'« insensé » du Psaume) comprend ces mots. Or si cet être n'existait que dans la pensée, on pourrait en concevoir un plus grand : le même, mais réel. C'est contradictoire. Donc il existe aussi dans la réalité. Aucune observation du monde n'est nécessaire : tout se joue dans la pensée. C'est ce raisonnement que Kant appellera plus tard la preuve « ontologique ».

P1Dieu est « quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand ». Même celui qui nie que Dieu existe comprend ce que veulent dire ces mots.
P2Ce que l'on comprend existe au moins dans l'esprit. Donc cet être existe au moins dans l'esprit, même pour celui qui le nie.
P3Si cet être existait seulement dans l'esprit, on pourrait le concevoir existant aussi dans la réalité, ce qui est plus grand. On pourrait donc concevoir quelque chose de plus grand que lui.
P4 · prémisse impliciteL'idée d'« un être dont on ne peut rien concevoir de plus grand » est cohérente : un tel être est possible, ce n'est pas une idée contradictoire comme « le plus grand de tous les nombres ». C'est seulement à cette condition que « concevoir plus grand que lui » est exclu.
Donc ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand existe, dans l'esprit et aussi dans la réalité : Dieu existe.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où l'idée de l'être le plus grand concevable est incohérente : rien n'empêche alors de concevoir toujours plus grand, et cet être reste seulement dans l'esprit, sans contradiction. C'est comme « le plus grand nombre entier » : on comprend les mots, mais on peut toujours ajouter 1.
C'est un raisonnement par l'absurde : on suppose que Dieu n'existe que dans l'esprit, et on arrive à une contradiction (on pourrait concevoir plus grand que ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand). Il est valide si l'on ajoute P4. Anselme ne la dit pas : il suppose que sa définition a un sens. Le débat porte surtout sur P2 (comprend-on vraiment ces mots ?), sur P3 (exister en réalité rend-il « plus grand » ?) et sur P4 (cet être est-il seulement possible ?).
Analogie. Un peintre a un tableau en tête avant de le peindre : le tableau existe alors dans son esprit, pas encore sur la toile (c'est l'exemple d'Anselme). Mais imaginez qu'on vous décrive « le tableau le plus beau qu'on puisse concevoir ». S'il restait dans une tête, le même tableau accroché au mur serait plus beau. Pour un tableau, cela ne prouve rien. Anselme répond que Dieu est le seul cas où ce raisonnement marche, parce que c'est le seul être défini comme « le plus grand concevable » en tout.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

G
Gaunilon, moine de Marmoutier 1078 · attaque la prémisse 2

Je n'ai pas cet être dans l'esprit comme j'y ai les choses que je connais. Je ne connais pas la réalité qu'est Dieu, et je ne peux pas m'en faire une idée à partir d'une chose semblable, puisque rien ne lui ressemble. Je n'ai dans l'esprit que des mots, comme pour une chose fausse ou inventée.

Cantorbéry répond
A
Anselme 1079 · Réponse d'Anselme à Gaunilon
C'est faux. Tout bien plus petit ressemble au bien plus grand, en tant qu'il est un bien. En montant des biens moindres vers des biens plus grands (ce qui commence et finit, ce qui ne finit pas, ce qui ne change jamais), on peut se faire une idée de ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand. Ne pas le comprendre entièrement n'empêche pas de le comprendre : celui qui ne peut pas regarder le soleil en face voit pourtant la lumière du jour.
Le débat continue (notre résumé) Gaunilon n'a pas répliqué, du moins dans aucun texte connu. Mais la question revient chez Thomas d'Aquin : comprendre les mots « l'être le plus grand » ne veut pas dire connaître ce qu'est Dieu (voir plus bas).
Où en est le débat (notre résumé)Anselme répond qu'on se fait une idée de l'être le plus grand en montant des biens moindres vers des biens plus grands. Gaunilon n'a laissé aucune réplique connue. Le désaccord de fond demeure : comprendre les mots d'une définition suffit-il à avoir dans l'esprit l'être qu'elle désigne ?
G
Gaunilon (l'île perdue) 1078 · attaque la prémisse 3

On raconte qu'il existe quelque part dans l'océan une île, plus riche que toutes les terres habitées, qu'on appelle « l'île perdue » parce qu'on ne peut pas la trouver. Je comprends ces mots. Si l'on en concluait qu'elle existe forcément, puisqu'une île réelle est plus grande qu'une île seulement pensée, je croirais à une plaisanterie. Le même raisonnement prouverait n'importe quoi de parfait : il ne vaut donc rien.

Cantorbéry répond
A
Anselme 1079 · Réponse d'Anselme à Gaunilon
Si quelqu'un trouve une seule chose, réelle ou imaginaire, autre que « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand », à laquelle mon raisonnement s'applique, je lui trouverai son île perdue et je la lui donnerai pour qu'il ne la perde plus. Le raisonnement ne vaut que pour l'être le plus grand de tous, pas pour l'île la plus riche.
Alvin Plantinga 1974
Plantinga précise la réponse d'Anselme : l'île parfaite est une idée incohérente. Ce qui rend une île meilleure (le nombre de palmiers, la quantité de noix de coco) n'a pas de maximum : on peut toujours en ajouter. Il ne peut donc pas y avoir d'île dont on ne puisse rien concevoir de plus grand. Les perfections de Dieu, elles, ont un maximum : savoir tout, pouvoir tout.
Voir la suite du débat (1)
G
Graham Oppy, Joshua Rasmussen et Joseph Schmid 2024
Il est faux que plus de palmiers rende toujours une île meilleure : trop de palmiers finit par l'abîmer. La grandeur d'une île est un équilibre entre plusieurs qualités, et nous ne savons pas d'avance qu'il n'existe pas un meilleur équilibre possible. L'île parfaite n'est donc pas plus clairement incohérente que l'être parfait.
Où en est le débat (notre résumé)Anselme refuse la parodie : l'île n'est pas « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand ». Plantinga précise que la perfection d'une île n'a pas de maximum, Oppy et ses coauteurs répondent que la grandeur d'une île peut aussi être un équilibre qui a un maximum. Le débat sur ce qui distingue vraiment Dieu des parodies reste ouvert.
Thomas d'Aquin 1268 · attaque la prémisse 3

Même si tout le monde comprend que le mot « Dieu » signifie « ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand », il s'ensuit seulement que cet être est dans l'esprit, pas dans la réalité. Pour conclure qu'il est réel, il faudrait accorder d'abord qu'il existe réellement un tel être, ce que refuse justement celui qui nie Dieu. Thomas n'en conclut pas que Dieu n'existe pas : comme nous ne connaissons pas l'essence de Dieu, il faut le prouver à partir de ses effets, à partir du monde (ses « cinq voies »).

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1268, après sa mort (1109).
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs d'Anselme répondent que l'argument ne suppose pas d'avance que Dieu existe : il raisonne par l'absurde, à partir de la seule supposition de l'adversaire (« il n'existe que dans l'esprit »). Thomas maintient que comparer « dans l'esprit » et « dans la réalité » n'est possible que pour quelqu'un qui connaît ce qu'est Dieu, ce qui n'est pas notre cas (même article, réponse principale).
Où en est le débat (notre résumé)Thomas conteste le passage de l'idée à la réalité ; les défenseurs d'Anselme répondent que l'argument raisonne par l'absurde à partir de la supposition de l'adversaire. Le désaccord de fond : peut-on comparer « dans l'esprit » et « dans la réalité » sans savoir ce qu'est Dieu ? Il n'y a pas de réponse largement acceptée.
Kant 1781 · attaque la prémisse 3

« Exister » n'est pas une qualité qui s'ajoute à une chose et la rend plus grande. Cent thalers réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Dire qu'un être réel est « plus grand » que le même être pensé, c'est traiter l'existence comme une perfection de plus : c'est l'erreur de toute preuve ontologique.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1781, après sa mort (1109).
Norman Malcolm défenseur de l'argument · 1960
Malcolm défend l'argument du chapitre III. Kant a raison contre le chapitre II : l'existence simple n'est pas une perfection. Mais le chapitre III dit autre chose : Dieu ne peut même pas être pensé comme n'existant pas. L'existence nécessaire, elle, est une vraie perfection : un être qui ne peut pas ne pas exister est plus grand qu'un être qui pourrait disparaître. Cette version échappe à l'objection de Kant.
Le débat continue (notre résumé) Le débat a ensuite pris une forme modale (Hartshorne, Plantinga) : si un être nécessaire est seulement possible, il existe. La discussion porte alors sur la prémisse « c'est possible », voir l'argument ontologique modal.
Kant 1781 · Réponse anticipée de Kant (sur l'être absolument nécessaire)
Kant avait déjà examiné l'« être absolument nécessaire ». Si je dis « Dieu n'est pas », je supprime le sujet avec toutes ses qualités, nécessité comprise : il ne reste rien qui puisse entrer en contradiction. On ne peut donc pas tirer l'existence, même nécessaire, d'un simple concept.
Où en est le débat (notre résumé)Malcolm accorde à Kant que l'existence simple n'est pas une perfection, mais soutient que l'existence nécessaire en est une ; Kant avait déjà soutenu que supprimer le sujet supprime aussi sa nécessité, sans contradiction. Le débat s'est déplacé vers la version modale, où tout dépend de la prémisse « un tel être est possible ».
Leibniz (la prémisse manquante) 1714 · attaque la prémisse 4

La preuve ne vaut que si Dieu est possible : seul l'être nécessaire a ce privilège qu'il doit exister s'il est possible. Il faut donc d'abord montrer que son idée n'est pas contradictoire. Leibniz l'a dit à propos de Descartes, mais cela vaut pour Anselme. Lui-même pense pouvoir combler le trou : ce qui n'a aucune limite et aucune négation ne peut contenir de contradiction.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1714, après sa mort (1109).
Kurt Gödel défenseur de l'argument · 1970
Résumé de la structure de sa preuve : Gödel cherche à combler ce trou. Il pose que les propriétés « positives » sont compatibles entre elles et définit Dieu comme l'être qui les possède toutes. Il en déduit que Dieu est possible, puis, par la logique modale, qu'il existe nécessairement.
J
Jordan Howard Sobel 1987
Les axiomes de Gödel entraînent un « effondrement modal » : tout ce qui est vrai devient nécessaire. La preuve de la possibilité de Dieu prouve donc trop, et au moins un des axiomes est faux. La suite du débat (les corrections d'Anderson, la liste des propriétés positives) est traitée dans l'argument modal.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) Les critiques répondent que l'absence de contradiction visible ne prouve pas qu'il n'y en a aucune : savoir tout, pouvoir tout et être parfaitement bon pourraient se heurter (le paradoxe de la pierre trop lourde, par exemple). Et l'on peut dire avec autant de droit qu'il est possible que cet être n'existe pas. C'est encore aujourd'hui le cœur du débat sur la version modale.
Où en est le débat (notre résumé)Tous reconnaissent que la preuve exige que Dieu soit possible. Gödel tente de le montrer par la compatibilité des propriétés positives ; l'objection de Sobel vise ses axiomes. Il n'existe pas d'accord sur une preuve indépendante de cette possibilité, qui reste le cœur du débat.