QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Détourner le tramway : un mort plutôt que cinq
Qu'est-ce qui est bien ?Les conséquences

Détourner le tramway : un mort plutôt que cinq

Le dilemme du tramway

Philippa Foot 1920 · 2010A inventé le dilemme du tramway et défendu une éthique de la vertu fondée sur la nature humaine.
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Ce qu'il soutient

Le conducteur a le droit, et même le devoir, de détourner le tramway vers la voie où il ne tuera qu'une personne.

Pourquoi

Quand toutes les issues font du mal, on choisit celle qui en fait le moins : cinq morts sont un plus grand mal qu'un seul.

La même idée à travers l'histoire
Philippa Foot1967Dans un article sur l'avortement, Foot imagine le conducteur d'un tramway fou qui ne peut que changer de voie : cinq ouvriers d'un côté, un seul de l'autre. Elle le compare à un juge qui ferait exécuter un innocent pour calmer une émeute.
Judith Jarvis Thomson1976« Killing, Letting Die, and the Trolley Problem » donne son nom au problème. En 1985, Thomson dira elle-même qu'elle y « tâtonnait dans le noir ».
Judith Jarvis Thomson1985« The Trolley Problem » : ce n'est plus le conducteur mais un simple passant qui tient l'aiguillage, et apparaît le « gros homme » qu'on pourrait pousser d'une passerelle. La version qu'on discute aujourd'hui.
Judith Jarvis Thomson2008« Turning the Trolley » : Thomson change d'avis. Le passant n'a pas le droit de détourner le tramway (seul le conducteur le peut).
En bref

« Détourner le tramway : un mort plutôt que cinq » est un argument de Philippa Foot (Foot, « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect » (1967) ; Thomson (1976, 1985), 1967) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : Le conducteur a le droit, et même le devoir, de détourner le tramway vers la voie où il ne tuera qu'une personne. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Foot, « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect » (1967) ; Thomson (1976, 1985)
Valide avec une prémisse implicite

Un tramway fou dévale une pente. Sur la voie, cinq ouvriers ne pourront pas s'écarter. Le conducteur peut encore actionner l'aiguillage et prendre une autre voie, où travaille un seul ouvrier. Philippa Foot a inventé cette histoire en 1967 pour tester nos règles morales, et presque tout le monde répond la même chose : il faut tourner. Mais pourquoi ? La réponse la plus simple est celle des conséquences : quand toutes les issues font des morts, il faut choisir celle qui en fait le moins, et cinq vies valent plus qu'une. Le cas paraît facile ; c'est en le comparant à d'autres (le juge, le chirurgien, le gros homme sur la passerelle) qu'il devient l'une des énigmes les plus célèbres de la philosophie. Attention : Foot elle-même ne défend pas l'idée qu'il faut toujours compter les vies. Pour elle, le conducteur doit tourner parce qu'il va de toute façon tuer quelqu'un, et qu'il doit alors faire le moins de mal possible.

P1Le conducteur ne peut pas éviter de faire des victimes : s'il ne fait rien, son tramway tue les cinq ; s'il tourne, il tue l'ouvrier seul. Il n'y a pas de troisième issue.
P2Quand toutes les issues font du mal à quelqu'un, on doit choisir celle qui fait le moins de mal.
P3 · prémisse impliciteLa mort de cinq personnes est un plus grand mal que la mort d'une seule : chaque vie compte autant, et les pertes s'additionnent.
Donc le conducteur a le droit, et même le devoir, de détourner le tramway vers la voie où il ne tuera qu'une personne.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où le conducteur suit la règle du moindre mal, mais où la mort de cinq n'est pas un plus grand mal que la mort d'un seul. Alors rien n'oblige à tourner. C'est la position de John Taurek : pour lui, chaque personne perd tout autant, et on devrait tirer à pile ou face.
Valide avec P3. P1 décrit la situation, P2 donne la règle du moindre mal, P3 dit lequel des deux maux est le moindre. Foot ne dit pas P3 : elle va de soi pour presque tout le monde. Le débat porte sur deux points : P2 (la règle du moindre mal vaut-elle partout ? le gros homme, le juge, le chirurgien) et P3 (les vies s'additionnent-elles vraiment ? Taurek).
Analogie. Un pompier ne peut ouvrir qu'une porte avant que l'immeuble s'effondre : derrière l'une il y a cinq personnes, derrière l'autre une seule. Presque tout le monde pense qu'il doit ouvrir la première. Le tramway pose la même question, sauf qu'ici on ne choisit pas qui sauver : on choisit qui tuer.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Judith Jarvis Thomson (le gros homme) 1985 · attaque la prémisse 2

Vous êtes sur une passerelle au-dessus de la voie. Le tramway fonce vers cinq ouvriers. À côté de vous, un homme très gros est penché sur la rambarde : si vous le poussez, son corps arrêtera le tramway. Un mort au lieu de cinq, exactement comme à l'aiguillage. Si la règle du moindre mal valait partout, il faudrait le pousser. Or tous ceux à qui Thomson a posé la question répondent que c'est interdit. Même chose pour le chirurgien qui découperait un patient en bonne santé pour donner ses organes à cinq malades. Il faut donc expliquer pourquoi le nombre décide à l'aiguillage et pas ailleurs.

Foot répond
Philippa Foot 1967 · Réponse anticipée de Foot (le juge)
Le conducteur a deux devoirs du même genre : ne pas blesser cinq personnes, ne pas en blesser une. Il ne peut pas respecter les deux, alors il fait le moins de mal possible. Le juge qui ferait exécuter un innocent pour arrêter une émeute (comme celui qui pousse le gros homme) met en balance autre chose : ne pas faire de mal à quelqu'un, et aider les autres. Or le devoir d'aider n'est pas aussi fort que celui de ne pas nuire. On ne peut donc pas conclure du cas du conducteur à celui du juge.
Judith Jarvis Thomson 1985 · Le passant à l'aiguillage
Changeons un détail : le conducteur s'est évanoui, et c'est un simple passant qui se trouve près de l'aiguillage. S'il ne fait rien, il ne tue personne, il laisse mourir les cinq. Selon Foot, il devrait donc s'abstenir, puisque tuer est pire que laisser mourir. Pourtant presque tout le monde pense qu'il peut tourner, et Thomson aussi. L'idée que « tuer un est pire que laisser mourir cinq » est donc fausse, et elle ne peut pas expliquer le cas du gros homme.
Voir la suite du débat (5)
Judith Jarvis Thomson 2008 · Thomson change d'avis
Imaginons que le passant ait une troisième possibilité : envoyer le tramway sur lui-même. La plupart reconnaissent qu'il n'est pas obligé de se sacrifier. Mais alors, de quel droit imposerait-il ce sacrifice à l'ouvrier seul ? Thomson en conclut que le passant n'a pas le droit de tourner. Seul le conducteur, qui sinon tuerait lui-même les cinq, le peut.
Joshua Greene 2001 · Réponse des neurosciences (Greene)
En observant le cerveau pendant qu'on répond à ces dilemmes, Greene montre qu'ils mobilisent plus ou moins les émotions, et que cela influence le jugement. Accepter de tourner l'aiguillage est un raisonnement simple ; refuser de pousser le gros homme vient d'une réaction émotionnelle automatique, déclenchée surtout par le fait de pousser quelqu'un de ses mains (la « force personnelle »). Or cette différence ne devrait pas changer ce qui est bien. L'intuition du gros homme ne réfute donc pas P2 : c'est elle qu'il faut corriger.
S
Selim Berker 2009
Les images du cerveau ne font aucun travail dans cet argument. Que l'intuition vienne d'une émotion ne montre pas qu'elle est fausse. Tout repose sur une prémisse purement morale : « la force personnelle ne compte pas moralement ». Et celle-là, il faut la défendre par la philosophie, pas par la science.
Joshua Greene 2010
Greene accorde le principe : on ne peut pas déduire une conclusion morale de faits scientifiques. Mais la science fait quand même un travail : elle montre à quoi nos intuitions réagissent vraiment. Si la réaction au gros homme suit la « force personnelle », et que cette force ne devrait pas faire de différence, l'intuition perd son autorité.
A
Awad, Dsouza, Shariff, Rahwan et Bonnefon (Moral Machine) 2020 · Les données : 70 000 personnes dans 42 pays
Le site Moral Machine du MIT a posé les trois cas à 70 000 personnes dans 42 pays. Partout, l'ordre est le même : on accepte plus de sacrifier un pour cinq à l'aiguillage (81 % en moyenne) que dans la boucle (72 %), et plus dans la boucle que sur la passerelle (51 %). Le gros homme divise donc, il ne fait pas l'unanimité ; mais l'écart avec l'aiguillage existe dans tous les pays.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Pour les partisans des conséquences, le gros homme montre surtout que nos intuitions sont fragiles. Pour leurs adversaires, il montre que le nombre de morts n'est pas tout : la façon dont on traite une personne compte aussi (la pousser, se servir de son corps). Une autre explication célèbre est la doctrine du double effet : à l'aiguillage, la mort de l'ouvrier n'est qu'un effet prévu, sur la passerelle elle est le moyen (voir l'argument « La doctrine du double effet »). Le changement d'avis de Thomson en 2008 reste minoritaire : la plupart des philosophes, comme la plupart des gens, pensent toujours que le passant peut tourner.
J
John Taurek 1977 · attaque la prémisse 3

Les morts ne s'additionnent pas. Si cinq personnes meurent, chacune perd sa vie, mais personne ne subit une perte cinq fois plus grande que celle que subirait l'homme seul. Il n'y a donc pas de raison de préférer les cinq à l'un. Pour donner à chacun la même chance, Taurek propose de tirer à pile ou face, et il le ferait même s'il s'agissait de cinquante personnes contre une.

Foot répond
Derek Parfit 1978
Personne ne subit une perte cinq fois plus grande, c'est vrai. Mais cela ne prouve rien : si l'homme seul meurt, il perd autant que chacun des cinq ; si les cinq meurent, ensemble ils perdent plus. Refuser d'additionner les pertes de personnes différentes mène à des conclusions absurdes, par exemple tirer au sort entre cinq vies et le parapluie d'un seul.
Le débat continue (notre résumé) Taurek a peu de partisans, mais son objection a eu des suites. Elle a obligé à dire pourquoi le nombre compte sans faire comme si les cinq formaient une seule grosse victime. Certains, comme Scanlon, cherchent une réponse qui ne passe pas par l'addition : chaque personne du grand groupe peut se plaindre si on la traite comme si elle n'était pas là. Le pile ou face de Taurek garde aussi un attrait : il traite chacun également.
C
Critique des dilemmes de laboratoire 1967 · attaque la prémisse 1

Dans la vraie vie, on n'est jamais sûr de rien : l'ouvrier seul pourrait s'écarter, le tramway dérailler, le gros homme ne pas suffire. Foot le reconnaît elle-même : les certitudes que supposent les philosophes n'existent presque jamais. P1 (« il n'y a pas de troisième issue ») n'est vraie que dans une histoire inventée. Nos réponses au dilemme pourraient donc dépendre de ce que nous imaginons en plus de l'histoire, et non de principes moraux.

Foot répond
Joshua Greene 2009
On l'a vérifié : on a demandé aux participants ce qu'ils croyaient vraiment (le gros homme suffirait-il ?) et on en a tenu compte. Ces croyances jouent un peu, mais elles n'expliquent qu'environ 10 % de l'écart entre l'aiguillage et la passerelle.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs des dilemmes répondent qu'ils sont faits exprès pour être irréels, comme une expérience de laboratoire : on fixe tout sauf un détail pour voir si ce détail compte. Les critiques répondent qu'une morale bâtie sur des histoires impossibles risque de mal guider dans les vraies décisions, à l'hôpital ou pour programmer une voiture autonome, où rien n'est certain.