QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?La douleur de la bête est comme la nôtre : on n'égorge pas la mère et le petit le même jour
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Devoir de compassion

La douleur de la bête est comme la nôtre : on n'égorge pas la mère et le petit le même jour

La mère et le petit (Maïmonide)

Moïse Maïmonide 1138 · 1204Médecin et philosophe juif : de Dieu, on ne peut dire que ce qu'il n'est pas, et le plus beau des éloges est le silence.
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Ce qu'il soutient

Nous avons un devoir de compassion envers les animaux : leur douleur est réelle, comparable à la nôtre, et nous devons l'éviter même quand nous les tuons pour nous nourrir. A fortiori, nous devons veiller à ne pas faire de peine à nos semblables.

Pourquoi

L'amour d'une mère pour son petit vient d'une faculté que les bêtes ont aussi, pas de la raison : sa douleur est donc pareille à la nôtre.

La même idée à travers l'histoire
Moïse Maïmonide1190Guide des égarés, III, 48 : la thèse présentée ici. Pour expliquer deux commandements de la Loi (ne pas égorger la mère et le petit le même jour, renvoyer la mère avant de prendre les oisillons), Maïmonide invoque la douleur de l'animal.
Arthur Schopenhauer1840Plus tard, Schopenhauer fait de la pitié le fondement de la morale et l'étend aux animaux. Maïmonide, lui, ne dit rien du fondement de la morale : il donne seulement la raison d'un commandement.
En bref

« La douleur de la bête est comme la nôtre : on n'égorge pas la mère et le petit le même jour » est un argument de Moïse Maïmonide (Guide des égarés, III, 48 (vers 1190), 1190) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : devoir de compassion). Sa thèse : Nous avons un devoir de compassion envers les animaux : leur douleur est réelle, comparable à la nôtre, et nous devons l'éviter même quand nous les tuons pour nous nourrir. A fortiori, nous devons veiller à ne pas faire de peine à nos semblables. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Guide des égarés, III, 48 (vers 1190)
Valide avec une prémisse implicite

Dans le Guide des égarés, Maïmonide cherche la raison de chaque commandement de la Loi juive. Pourquoi est-il interdit d'égorger une bête et son petit le même jour ? Sa réponse est simple : pour qu'on ne tue pas le petit sous les yeux de la mère. La mère animale souffrirait beaucoup, car l'amour d'une mère pour son petit ne vient pas du raisonnement mais d'une faculté que la plupart des animaux ont autant que nous. Entre la douleur d'un homme et celle d'une bête, sous ce rapport, il n'y a pas de différence. Maïmonide ne dit pas qu'on ne peut pas manger de viande : il dit qu'on doit tuer de la manière la plus facile, et que si la Loi épargne cette peine aux bêtes, nous devons l'épargner a fortiori aux hommes.

P1L'amour et la tendresse d'une mère pour son petit ne viennent pas du raisonnement mais de l'imagination, une faculté que la plupart des animaux possèdent aussi bien que l'homme.
P2Il n'y a donc pas de différence, sous ce rapport, entre la douleur d'un homme et celle d'une bête : la mère animale qui voit tuer son petit sous ses yeux éprouve une très grande douleur.
P3La Loi interdit d'égorger la bête et son petit le même jour, pour qu'on ne tue pas le petit sous les yeux de la mère : c'est la raison du commandement.
P4La Loi tient compte de ces douleurs de l'âme chez les quadrupèdes et les oiseaux : pour se nourrir, il faut tuer l'animal, mais il doit mourir de la manière la plus facile et sans être tourmenté.
P5 · prémisse impliciteUne douleur que la Loi épargne à l'animal est une douleur qui compte moralement : nous avons donc le devoir de ne pas l'infliger quand nous pouvons l'éviter sans renoncer à ce dont nous avons besoin, comme la nourriture.
Donc nous avons un devoir de compassion envers les animaux : leur douleur est réelle, comparable à la nôtre, et nous devons l'éviter même quand nous les tuons pour nous nourrir. A fortiori, nous devons veiller à ne pas faire de peine à nos semblables.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'animal souffre autant que nous, où la Loi l'épargne, mais où cela ne crée pour nous aucun devoir : la Loi serait alors un simple règlement, sans valeur morale.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P5. Si la douleur de l'animal est aussi grande que la nôtre (P1, P2), si la Loi s'en préoccupe (P3, P4), il reste à dire que cela fonde un devoir pour nous : c'est P5. Maïmonide ne la formule pas en termes généraux ; il la pratique en cherchant la raison des commandements. Les objections visent P5 et P2.
Analogie. Imagine qu'on doive séparer un enfant de sa mère devant elle pour une opération nécessaire. On peut le faire, mais on évitera de le faire sous ses yeux si on peut faire autrement. Maïmonide dit que la mère animale mérite la même attention, parce que son attachement n'est pas moindre.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Le Talmud (Berakhot 33b), rapporté par Maïmonide 500 · attaque la prémisse 3

Selon un enseignement du Talmud, celui qui dit dans sa prière « ta miséricorde s'étend jusqu'au nid d'oiseaux » est réduit au silence. Cela exprime l'une des deux opinions : la Loi n'a d'autre motif que la seule volonté de Dieu, sans raison de pitié. Le commandement n'est alors pas fondé sur la douleur de l'animal.

Maïmonide répond
Maïmonide (réponse) 1190
Maïmonide répond qu'il ne faut pas lui opposer cet enseignement : c'est l'opinion de ceux qui pensent que la Loi n'a d'autre motif que la volonté de Dieu, et lui suit l'autre opinion, selon laquelle les commandements ont des raisons que l'on peut chercher.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Maïmonide reconnaît lui-même que la question est discutée dans la tradition juive. Son choix (les commandements ont des raisons) est célèbre mais n'a pas fait l'unanimité. Point ouvert.
Emmanuel Kant (Doctrine de la vertu) 1797 · attaque la prémisse 5

Kant refuse de faire de la douleur animale la source d'un devoir envers l'animal : d'après la seule raison, l'homme n'a de devoirs qu'envers l'homme. Être cruel envers les bêtes est mal, mais seulement parce que cela émousse en nous la compassion, utile à la morale entre humains. Nos devoirs envers les animaux sont indirects.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1797, après sa mort (1204).
Jeremy Bentham (note de l'Introduction aux principes de la morale) défenseur de l'argument · 1789
Bentham, huit ans avant Kant, écarte le critère de la raison : un cheval ou un chien adulte est bien plus raisonnable qu'un nourrisson. Et si ce n'était pas le cas, cela ne changerait rien : la question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ».
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le désaccord porte sur ce qui fonde un devoir. Pour Kant, c'est la raison ; pour Bentham comme pour Maïmonide, la capacité de souffrir suffit. Le débat est très actif aujourd'hui.
René Descartes (Discours de la méthode, V) 1637 · attaque la prémisse 2

Pour Descartes, ce que font les animaux ne prouve pas qu'ils pensent : c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes, comme une horloge. Il ne s'ensuit pas que leur douleur soit du même genre que la nôtre. (Dans une lettre de 1649, il précise qu'il ne leur refuse pas le sentiment, mais la pensée.)

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1637, après sa mort (1204).
D
Déclaration de Cambridge sur la conscience défenseur de l'argument · 2012
Des scientifiques réunis à Cambridge déclarent que des preuves convergentes montrent que les animaux non humains possèdent les bases neurologiques des états conscients, ainsi que la capacité d'avoir des comportements intentionnels.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : l'idée des animaux-machines est aujourd'hui presque abandonnée en science. Reste la question de savoir si leur douleur est de même nature que la nôtre ; Maïmonide l'affirme pour un cas précis (la mère et son petit) sans l'étendre à toutes les douleurs.
Peter Singer 1974 · attaque la conclusion

Singer part du même constat que Maïmonide : la capacité de souffrir est la seule frontière défendable pour le souci des intérêts d'autrui. Mais il en tire plus : élever et tuer des animaux pour les manger sacrifie leurs intérêts les plus importants à notre simple plaisir de goût, et il demande d'y renoncer. Maïmonide s'arrête à un abattage doux et laisse intact le fait de tuer pour manger.

Maïmonide répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1974, après sa mort (1204).
Maïmonide (la nourriture naturelle de l'homme) 1190 · Maïmonide (texte plus ancien)
Pour Maïmonide, la nourriture naturelle de l'homme se compose de végétaux et de chair d'animaux, et le besoin d'une bonne nourriture exige que l'animal soit tué. Il en déduit que la Loi veut seulement que la mort soit la plus facile possible, sans tourment.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Maïmonide juge la viande nécessaire à une bonne nourriture, ce que les défenseurs de l'égalité des animaux contestent aujourd'hui. Le désaccord porte donc moins sur la douleur que sur ce qu'on peut faire à quelqu'un qui souffre comme nous. Point ouvert.