QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?Refuser de compter les animaux, c'est refuser de compter les serfs : une pratique qui leur cause plus de douleur que de plaisir à l'homme est immorale
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Leur souffrance compte autant

Refuser de compter les animaux, c'est refuser de compter les serfs : une pratique qui leur cause plus de douleur que de plaisir à l'homme est immorale

Mill contre Whewell sur les animaux

John Stuart Mill 1806 · 1873Une action est bonne si elle augmente le bonheur, mais tous les plaisirs ne se valent pas.
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Ce qu'il soutient

Une pratique qui cause aux animaux plus de douleur qu'elle ne donne de plaisir à l'homme est immorale. Mill est prêt à jouer toute la question sur ce seul point.

Pourquoi

Exclure les animaux parce qu'ils ne sont pas « des nôtres » est le raisonnement qui excluait jadis les esclaves et les serfs.

La même idée à travers l'histoire
En bref

« Refuser de compter les animaux, c'est refuser de compter les serfs : une pratique qui leur cause plus de douleur que de plaisir à l'homme est immorale » est un argument de John Stuart Mill (« Whewell on Moral Philosophy », Westminster Review, 1852 (Dissertations and Discussions, II, 1859, p. 482-485), 1852) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : leur souffrance compte autant). Sa thèse : Une pratique qui cause aux animaux plus de douleur qu'elle ne donne de plaisir à l'homme est immorale. Mill est prêt à jouer toute la question sur ce seul point. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Whewell on Moral Philosophy », Westminster Review, 1852 (Dissertations and Discussions, II, 1859, p. 482-485)
Valide avec une prémisse implicite

En 1852, William Whewell attaque l'utilitarisme de Bentham. Pour le ridiculiser, il cite le passage où Bentham demande si les animaux ne comptent pas, puisqu'ils peuvent souffrir. Pour Whewell, cela montre l'absurdité de la doctrine : nous devons du souci aux hommes parce que nous sommes liés à eux par un lien de fraternité humaine, et nous n'avons pas de tel lien avec les animaux. Mill répond avec ironie. Le même raisonnement, dit-il, aurait donné raison aux planteurs esclavagistes et aux nobles féodaux, qui se sentaient liés à leurs semblables et à personne d'autre. Il est prêt à jouer toute la question sur un point : une pratique qui cause aux animaux plus de douleur qu'elle ne donne de plaisir à l'homme est-elle morale ?

P1Whewell refuse de compter les animaux pour une seule raison : nous devons du souci aux hommes parce qu'ils sont humains, liés à nous par un « lien de fraternité humaine », et nous n'avons pas un tel lien avec les animaux.
P2Cette raison est celle de tous les exclus d'hier. Les planteurs esclavagistes et les nobles féodaux s'estimaient liés par la fraternité aux hommes de leur groupe, et pas aux esclaves ni aux serfs. Avec le critère de Whewell, ils avaient raison.
P3Un critère qui aurait donné raison aux maîtres d'esclaves et aux nobles est une « superstition d'égoïsme » : estimer les plaisirs et les peines des autres à proportion de leur ressemblance avec nous n'est pas une raison morale.
P4 · prémisse impliciteSi le « lien d'humanité » ne compte pas, la douleur d'un animal compte comme toute douleur, puisque la question n'est pas « peut-il raisonner ? » mais « peut-il souffrir ? ». Une pratique qui cause plus de douleur qu'elle ne donne de plaisir est alors immorale.
Donc une pratique qui cause aux animaux plus de douleur qu'elle ne donne de plaisir à l'homme est immorale. Mill est prêt à jouer toute la question sur ce seul point.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le critère de Whewell est écarté, où une pratique cause plus de douleur que de plaisir, et où elle n'est pourtant pas jugée immorale, par exemple parce que d'autres considérations (droits, liberté) la permettent.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. P1 donne le critère de Whewell, P2 montre que ce critère aurait justifié l'esclavage et le servage, P3 en conclut qu'il est mauvais. P4 fait le dernier pas : une fois ce critère écarté, il reste à peser la douleur et le plaisir. Sans P4, on sait seulement que Whewell n'a pas de bonne raison d'exclure les animaux, pas encore qu'une pratique précise est immorale. Les objections visent P2 (la comparaison est-elle juste ?) et P4 (la douleur est-elle la seule chose qui compte ?).
Analogie. Dans un village, on décide que seuls les habitants nés sur place comptent quand on partage l'eau, parce qu'ils sont « de chez nous ». Mill demande : est-ce une raison, ou seulement le nom d'un préjugé ? Si c'est un préjugé pour les étrangers, pourquoi pas pour les animaux ?

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

C
Carl Cohen 1986 · attaque la prémisse 2

La question n'est pas celle d'une ressemblance, mais d'un genre. Les humains sont d'un genre tel qu'ils peuvent être sujets d'expériences seulement avec leur consentement. Cohen se dit « spéciste » et juge cette position nécessaire à une bonne conduite : refuser les distinctions entre espèces fait mal juger ses obligations. La comparaison avec les esclaves ne tient donc pas.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1986, après sa mort (1873).
Peter Singer défenseur de l'argument · 1974
Singer reprend l'argument des cas limites : il ne semble y avoir aucune caractéristique pertinente que les nourrissons humains aient et que les mammifères adultes n'aient pas au même degré ou à un degré supérieur. Si le « genre » justifie un traitement différent, il faut dire quelle propriété le fonde, et les humains qui ne l'ont pas se retrouvent du même côté que les animaux.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Mill ne pouvait pas répondre à Cohen, qui écrit plus d'un siècle après lui. Cohen répond à ce genre d'argument par l'idée de genre : les humains qui ne peuvent pas exercer certaines facultés appartiennent quand même à un genre dont elles sont caractéristiques.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond ouvert. Les uns font de l'espèce une catégorie morale, les autres demandent la propriété précise qui la fonde. Chaque camp juge que l'autre ne répond pas à sa question.
Bernard Williams 2006 · attaque la prémisse 2

Dans « Le préjugé humain » (essai publié en 2006, après sa mort en 2003), Williams soutient que donner un poids particulier aux humains n'est pas un préjugé du même genre que le racisme. Le point de vue humain est celui d'où nous jugeons ; on ne peut pas se placer à un point de vue neutre d'où tous les êtres compteraient pareil. La comparaison avec les esclaves et les serfs est donc trop rapide.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 2006, après sa mort (1873).
James Rachels défenseur de l'argument · 1990
Rachels défend l'individualisme moral : ce qui justifie un traitement, c'est les qualités propres de chaque individu, et non son espèce. Il en tire que les animaux comptent selon ce qu'ils sont, de la même façon qu'on juge une personne sur ses qualités et non sur son groupe.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Williams écrit plus d'un siècle après Mill. Son essai n'a pas été lu en entier pour ce site (voir la source). La discussion porte sur la possibilité de juger depuis un point de vue qui ne soit pas humain.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. On discute si le point de vue humain est un préjugé à corriger ou le seul point de départ possible de la morale.
Peter Carruthers 1992 · attaque la prémisse 4

Si la morale est l'accord d'êtres raisonnables, les animaux n'ont pas de droits directs : seuls les agents rationnels en reçoivent. La douleur d'un animal ne compte pas pour elle-même, mais par ce qu'elle dit de celui qui l'inflige. Appliqué à Mill (notre application, Carruthers ne parle pas de ce texte) : les esclaves et les serfs étaient, eux, des agents raisonnables, que le contrat devait inclure ; la comparaison ne passe donc pas aux animaux.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1992, après sa mort (1873).
M
Mark Rowlands défenseur de l'argument · 1998
Rowlands retourne le contractualisme de Rawls : derrière le voile d'ignorance, on ignore si l'on sera humain, et des contractants prudents protégeraient donc aussi les animaux. Il en tire des droits pour eux (Animal Rights: A Philosophical Defence).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Mill ne connaissait pas le contractualisme de Rawls et n'a pas pu répondre. Carruthers admet, dans le même livre, que des devoirs envers les animaux existent, mais indirects, par le caractère de celui qui les maltraite.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. Le désaccord porte sur ce qu'un contrat équitable doit inclure : seulement ceux qui peuvent passer le contrat, ou tous ceux qui peuvent être lésés.