QuestionsDieu existe-t-il ?Si notre raison vient d'une évolution aveugle, peut-on s'y fier ?
Dieu existe-t-il ?ThéismeLa conscience

Si notre raison vient d'une évolution aveugle, peut-on s'y fier ?

L'argument évolutionniste contre le naturalisme

Alvin Plantinga né en 1932Croire en Dieu peut être rationnel sans preuve, et le mal ne rend pas cette croyance incohérente.
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Ce qu'il soutient

Celui qui croit au naturalisme (et voit cet argument) ne peut pas y croire rationnellement : le naturalisme, joint à l'évolution, se réfute lui-même.

Pourquoi

Une évolution sans guide retient ce qui aide à survivre, pas ce qui est vrai : nos facultés seraient alors peu fiables.

La même idée à travers l'histoire
Charles Darwin1881Dans une lettre à William Graham, il avoue un « doute horrible » : un esprit humain issu de celui des animaux mérite-t-il confiance ? Il applique ce doute à sa propre conviction que l'univers n'est pas le fruit du hasard ; Plantinga l'étendra à toutes nos croyances.
C. S. Lewis1947Dans Miracles (ch. III), il soutient que si toutes nos pensées ont des causes non rationnelles, le naturalisme se détruit lui-même : ce serait « une preuve qu'il n'existe pas de preuves ». Après la critique d'Elizabeth Anscombe, il réécrit ce chapitre en 1960.
Alvin Plantinga1993Dernier chapitre de Warrant and Proper Function : le naturalisme joint à l'évolution donne à qui l'accepte une raison de douter de ses propres facultés, et donc de ce naturalisme lui-même.
Alvin Plantinga1994Dans « Naturalism Defeated », il précise la notion de « défaiteur » (une raison de douter) et répond aux premières objections.
Alvin Plantinga2011Dans Where the Conflict Really Lies (ch. 10), il vise le naturalisme matérialiste : même si une croyance agit par le cerveau, la sélection ne voit pas si son contenu est vrai. Le vrai conflit, dit-il, oppose la science au naturalisme, pas à la religion.
En bref

« Si notre raison vient d'une évolution aveugle, peut-on s'y fier ? » est un argument d'Alvin Plantinga (Warrant and Proper Function, 1993 ; « Naturalism Defeated », 1994, 1993) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : Celui qui croit au naturalisme (et voit cet argument) ne peut pas y croire rationnellement : le naturalisme, joint à l'évolution, se réfute lui-même. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P7). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Warrant and Proper Function, 1993 ; « Naturalism Defeated », 1994
Valide avec une prémisse implicite

Le naturalisme dit qu'il n'existe que la nature : pas de Dieu, rien de surnaturel. Nos facultés (perception, mémoire, raisonnement) viennent alors seulement de l'évolution, sans personne pour la guider. Or la sélection naturelle retient ce qui aide à survivre et à se reproduire, pas forcément ce qui est vrai. Le philosophe américain Alvin Plantinga en tire une conséquence surprenante : le naturaliste qui y réfléchit n'a plus de bonne raison de se fier à sa propre raison, et donc pas non plus à sa croyance au naturalisme. Selon lui, le naturalisme scie la branche sur laquelle il est assis. L'argument ne prouve pas que Dieu existe. Il vise le naturalisme, et il se range du côté du théisme parce que le croyant, lui, pense que nos facultés ont été faites pour connaître le vrai. L'idée a une histoire : Darwin en avait eu le soupçon, et C. S. Lewis en avait fait un argument en 1947.

P1Si le naturalisme est vrai, nos facultés de connaître viennent seulement de l'évolution, sans aucun guide. Pour le naturaliste, l'évolution est la seule explication possible.
P2Une évolution sans guide ne retient que des comportements utiles à la survie et à la reproduction. Elle ne s'intéresse à la vérité de nos croyances que dans la mesure où elles font agir.
P3Donc, pour qui accepte le naturalisme et l'évolution, la probabilité que nos facultés soient fiables (qu'elles donnent surtout des croyances vraies) est faible, ou impossible à évaluer. C'est le « doute de Darwin ».
P4Croire que la fiabilité de ses facultés est improbable, ou impossible à évaluer, vu leur origine, donne une raison de douter de cette fiabilité (un « défaiteur »). C'est comme croire qu'on a peut-être été fabriqué par un démon trompeur.
P5Ce doute ne peut pas être levé par un raisonnement : tout raisonnement qui voudrait prouver que nos facultés sont fiables utiliserait ces mêmes facultés, et supposerait donc ce qu'il veut prouver.
P6Une raison de douter de ses facultés, qu'on ne peut pas lever, vaut pour chacune des croyances qu'elles produisent : on ne peut plus accepter rationnellement aucune de ces croyances.
P7 · prémisse impliciteLa croyance au naturalisme est elle-même produite par ces facultés ordinaires (observation, raisonnement), et non par une autre source à l'abri du doute.
Donc celui qui croit au naturalisme (et voit cet argument) ne peut pas y croire rationnellement : le naturalisme, joint à l'évolution, se réfute lui-même.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P7, l'ordinateur trouve un monde où le naturaliste a bien une raison de douter de toutes ses facultés ordinaires, mais tient le naturalisme d'une autre source, à l'abri de ce doute. Il pourrait alors le croire rationnellement.
Valide avec P7, que l'argument ne dit pas parce qu'elle paraît évidente : le naturaliste ne tient pas sa doctrine d'une révélation, mais de l'observation et du raisonnement. Le débat porte surtout sur P2 (la sélection ne favorise-t-elle pas aussi le vrai ?), P3 (la probabilité est-elle vraiment faible ?) et P4 (ignorer une probabilité, est-ce une raison de douter ?). Attention : la conclusion vise le naturalisme, pas l'évolution. Plantinga accepte l'évolution, mais une évolution que Dieu peut guider.
Analogie. On t'apprend que tu as avalé, sans le savoir, une pilule qui dérègle le raisonnement d'une personne sur deux, et qu'on ne sent rien. Tu veux vérifier si ton esprit marche encore : mais pour vérifier, tu dois raisonner, avec l'esprit peut-être déréglé. Pour Plantinga, le naturaliste est dans cette situation : sa propre théorie lui dit que son esprit n'a pas été fait pour le vrai.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Elizabeth Anscombe (contre la version de Lewis) 1948 · attaque la prémisse 4

Au Socratic Club d'Oxford, la philosophe Elizabeth Anscombe répond à Lewis. Il confond « irrationnel » (contraire à la raison, comme un délire) et « non rationnel » (simplement physique). Qu'une pensée ait des causes physiques ne prouve pas qu'elle soit mal raisonnée. Et la validité est une qualité des raisonnements, pas de leurs causes : pour juger un raisonnement, on l'examine, on ne cherche pas d'où il vient. Expliquer une pensée par ses causes et la justifier par des raisons sont deux questions différentes.

Plantinga répond
C. S. Lewis 1960
Lewis réécrit le chapitre pour la nouvelle édition de Miracles, sous un autre titre : « La difficulté capitale du naturalisme ». Il distingue deux sens de « parce que » : la cause et l'effet (un fait en produit un autre) et la raison et la conséquence (une idée en justifie une autre). Pour qu'une pensée soit une connaissance, elle doit être produite par le fait qu'on voit la raison. Or le naturalisme n'explique nos pensées que par des causes et des effets.
Le débat continue (notre résumé) Lewis ne maintient pas sa première formule : il la reformule plus prudemment, ce qui montre que la critique a porté. Le débat a continué. Victor Reppert (C. S. Lewis's Dangerous Idea, 2003) défend une forme renouvelée de l'argument. Ses critiques répondent que les ordinateurs montrent qu'un processus purement physique peut suivre les règles de la logique. Plantinga, lui, change de terrain : il ne demande plus si une pensée qui a des causes peut être rationnelle, mais s'il est probable que des facultés produites sans guide visent le vrai.
W
William Ramsey 2002 · attaque la prémisse 2

La vérité n'est pas un luxe pour la survie. Selon la « fiabilité évolutionniste », nos mécanismes de connaissance sont utiles en partie parce qu'ils produisent des désirs (rester en vie, se reproduire) et des représentations exactes du monde, qui permettent à l'animal de se déplacer et de satisfaire ces désirs. La vérité de nos croyances explique donc en partie qu'elles soient utiles : la sélection a pu la favoriser.

Plantinga répond
Alvin Plantinga 2002
Dans sa réponse aux auteurs du même recueil, Plantinga accorde que la vérité est une propriété qui dépend d'un rapport avec le monde. Mais pour lui, la question n'est pas là : il faut savoir si une croyance agit sur le comportement par son contenu, c'est-à-dire par ce qu'elle dit.
Le débat continue (notre résumé) Plantinga développe ce point en 2011 (Where the Conflict Really Lies, ch. 10). Si le naturalisme est matérialiste, une croyance est une structure du cerveau. Cette structure fait agir par ses propriétés physiques, et la sélection retient ses effets. Mais rien ne garantit que le contenu porté par cette structure soit vrai : la probabilité qu'une croyance donnée soit vraie serait d'environ une chance sur deux. Beaucoup de naturalistes répondent que le contenu d'une croyance n'est pas collé au hasard sur le cerveau. Il dépend en partie du rôle que la croyance joue dans l'action et dans le lien avec le monde (c'est l'idée de la « téléosémantique », proposée notamment par Ruth Millikan). Une croyance qui guide bien l'action aurait alors tendance à être vraie. Le débat reste ouvert.
B
Branden Fitelson et Elliott Sober 1998 · attaque la prémisse 4

Ne pas savoir évaluer une probabilité n'est pas une raison de douter. Bien des gens qui connaissent la relativité et savent que les oiseaux volent ne savent pas quelle probabilité donner à la relativité sachant que les oiseaux volent : ils n'ont pas à abandonner la relativité pour autant. Faire de notre ignorance un guide pour croire est une erreur. Et le théiste n'est pas mieux placé : face au doute radical sur toutes nos facultés, ni lui ni le naturaliste n'a d'argument qui ne suppose pas déjà ce qui est en question. La bonne leçon de l'évolution est l'humilité : nos théories sont faillibles, et nous devons faire au mieux avec l'esprit que nous avons.

Plantinga répond
Alvin Plantinga 2003
Dans « Probability and Defeaters », Plantinga répond que son argument ne dit pas que toute probabilité inconnue donne une raison de douter. Le doute naît dans un cas précis : quand ce qu'on croit soi-même sur l'origine de ses facultés rend leur fiabilité improbable ou impossible à évaluer, comme pour celui qui envisage d'avoir été fabriqué par un démon trompeur.
Le débat continue (notre résumé) Sur le second point (le théiste n'a pas mieux), les défenseurs de Plantinga répondent qu'il ne prétend pas réfuter le doute radical. Il dit seulement que le théiste, qui se croit fait à l'image de Dieu, n'a pas de raison particulière de douter de ses facultés, alors que le naturaliste en reçoit une de sa propre vision du monde. Ses critiques répondent qu'on peut garder la confiance ordinaire en ses facultés sans la fonder sur une histoire de ses origines. Le débat sur la notion de « défaiteur » reste technique et ouvert.
J
Jerry Fodor 1998 · attaque la prémisse 3

Fodor accorde une partie du point de départ : l'évolution ne garantit pas que la plupart de nos croyances soient vraies, et il met en garde contre ceux qui concluent trop vite le contraire. Mais rien dans la théorie de l'évolution ne laisse penser que nos croyances, et la science, soient peu fiables. Le plus que Plantinga obtienne, c'est que l'évolution est compatible avec une science peu fiable. C'est vrai, mais sans intérêt : « le chat est sur le tapis » est aussi compatible avec cela.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Plantinga dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de Plantinga répondent que son argument n'a pas besoin que l'évolution rende nos croyances probablement fausses. Il suffit que la probabilité de leur fiabilité soit impossible à évaluer, et la concession de Fodor (l'évolution ne garantit pas le vrai) laisse cette possibilité ouverte. Fodor juge au contraire qu'en l'absence d'une raison positive de douter, rien n'oblige à renoncer à la confiance ordinaire dans la science.