QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?Le premier échelon : ne plus tuer pour manger
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Devoir de compassion

Le premier échelon : ne plus tuer pour manger

Le premier échelon ; Tolstoï à l'abattoir de Toula

Léon Tolstoï 1828 · 1910À cinquante ans, il ne voit plus de sens à rien ; il le retrouve dans la foi des gens simples.
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Ce qu'il soutient

Quiconque cherche sérieusement une vie bonne doit commencer par cesser de manger la chair des animaux : c'est le premier échelon.

Pourquoi

La vie morale est une échelle : elle commence par la tempérance, et la tempérance par ne plus tuer sans nécessité pour manger.

En bref

« Le premier échelon : ne plus tuer pour manger » est un argument de Léon Tolstoï (« Le Premier Échelon » (1892), préface à The Ethics of Diet de H. Williams) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : devoir de compassion). Sa thèse : Quiconque cherche sérieusement une vie bonne doit commencer par cesser de manger la chair des animaux : c'est le premier échelon. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 4 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Le Premier Échelon » (1892), préface à The Ethics of Diet de H. Williams
Valide

Tolstoï ne commence pas par les droits des animaux. Il commence par une idée simple : toute vie morale a un ordre, comme une échelle où l'on ne peut atteindre un barreau sans avoir posé le pied sur le précédent. Le premier barreau est la tempérance, le premier acte de la tempérance est de se contrôler sur la nourriture, et le premier aliment dont on s'abstient est la chair des animaux, parce qu'il faut tuer pour l'obtenir, et que tuer quand on peut s'en passer blesse le sentiment moral le plus simple : la pitié. Il prend soin de dire qu'il ne prétend pas qu'on doive être végétarien pour être moral, seulement que c'est par là que quelqu'un de sérieux commence. Il raconte avoir visité l'abattoir de Toula pour voir de ses yeux ce dont il parle.

P1Une vie morale suit un ordre nécessaire : on n'atteint une vertu supérieure qu'après avoir acquis celle qui la précède, comme les barreaux d'une échelle.
P2La première vertu est la tempérance, et la première condition de la tempérance est le jeûne : il n'y a pas de vie juste sans tempérance.
P3Se nourrir de chair n'est pas nécessaire, c'est un luxe, et cela demande de tuer : on étouffe ainsi en soi, sans nécessité, la pitié pour des êtres qui vivent comme nous, et on devient cruel.
P4Dans le jeûne, on s'abstient d'abord de ce qui est contraire au sentiment moral et que seule la gourmandise réclame : donc de ce qui demande de tuer sans nécessité.
Donc quiconque cherche sérieusement une vie bonne doit commencer par cesser de manger la chair des animaux : c'est le premier échelon.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
La conclusion suit : une vie bonne commence par la tempérance (P1, P2), la tempérance par le jeûne, et le jeûne par ce qui blesse le sentiment moral (P4), c'est-à-dire par tuer sans nécessité (P3). P4 est le point discutable : pourquoi commencer par la chair plutôt que par un autre excès, et la pitié est-elle vraiment le critère ? Tolstoï lui-même ne dit pas qu'il faille être végétarien pour être moral, mais que c'est le premier pas d'une vie sérieuse.
Analogie. Pour monter à l'étage d'une maison, on peut s'agiter en essayant de grimper au mur de tous les côtés, ou se mettre à la première marche de l'escalier. Tolstoï pense que la première marche de la vie morale est celle-là.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

René Descartes 1637 · attaque la prémisse 3

La pitié est mal placée si les animaux ne sentent ni ne pensent comme nous. Leurs actes les plus habiles ne prouvent pas qu'ils aient de l'esprit : c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes, comme une horloge qui compte les heures. Voir l'argument « L'animal-machine » (descartes-animal-machine).

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1637, après sa mort (1910).
P
Philip Low et al., Déclaration de Cambridge sur la conscience défenseur de l'argument · 2012
Un groupe de neuroscientifiques conclut en 2012 que les animaux non humains ont les bases neurologiques des états conscients et la capacité d'agir avec intention. Si c'est exact, la pitié que Tolstoï décrit chez les bouchers et chez le muzhik de la route n'est pas une illusion.
Où en est le débat (notre résumé)Descartes parle avant Tolstoï, qui ne le discute pas ici. Tolstoï s'appuie sur ce qu'il voit (les cris du cochon, la tristesse du boucher) plutôt que sur une théorie de l'esprit animal. Aujourd'hui, la thèse de Descartes est très minoritaire chez les chercheurs, mais ce qu'il faut en conclure moralement reste discuté.
Emmanuel Kant 1797 · attaque la conclusion

Kant est d'accord que la cruauté envers les animaux émousse la compassion. Mais il tient que nous n'avons pas de devoirs directs envers eux, et que tuer un animal par des moyens expéditifs, sans le torturer, est permis. Ce qui est défendu, c'est la violence et la cruauté, pas la mise à mort. Voir l'argument « Devoirs indirects » (kant-devoirs-indirects).

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1797, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Kant écrit un siècle avant Tolstoï, qui ne le discute pas dans ce texte. On peut défendre Tolstoï ainsi : la nécessité compte, et tuer sans nécessité pour le seul goût est précisément ce qui fait perdre la pitié ; l'abattoir « amélioré » de Toula (conçu pour que les bêtes souffrent le moins possible) est tout de même ce qu'il juge dur à regarder. On peut défendre Kant ainsi : si l'on tue vite, il n'y a pas de cruauté, donc pas de faute. Nous n'avons pas trouvé de réponse de Tolstoï sur ce point.
Où en est le débat (notre résumé)Point de désaccord de fond : est-ce la manière de tuer (cruelle ou non) ou le fait de tuer sans nécessité qui est en cause ? Kant et Tolstoï s'accordent sur le rôle de la pitié, pas sur ce qu'elle interdit.
Tom Regan 1983 · attaque la prémisse 3

Le tort fait à l'animal ne vient pas de l'état d'âme de celui qui mange. Les animaux qui sont des sujets-d'une-vie ont une valeur propre et un droit à être traités avec respect : on ne doit jamais les traiter comme des ressources pour d'autres. Fonder le devoir sur la pitié de l'agent le rend dépendant de ce que chacun ressent. Voir l'argument « Sujets-d'une-vie » (regan-sujet-de-vie).

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1983, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Regan écrit près d'un siècle après Tolstoï. On peut défendre Tolstoï ainsi : il part de ce que l'homme est capable de sentir et de faire pour devenir meilleur, et propose un ordre pratique plutôt qu'une théorie des droits. On peut défendre Regan ainsi : un devoir qui dépend du sentiment de l'agent ne protège pas la victime quand ce sentiment manque. Les deux concluent à l'abstention de la chair. Nous n'avons pas trouvé de réponse de Tolstoï à cette critique.
Où en est le débat (notre résumé)Même conclusion, deux fondements : la pitié et la formation morale de celui qui agit (Tolstoï) ou les droits de la victime (Regan). Point ouvert : un devoir fondé sur la pitié est-il assez solide ?