QuestionsSommes-nous libres ?La seule liberté qui vaille d'être voulue
Sommes-nous libres ?Libres sans libre arbitre absolu

La seule liberté qui vaille d'être voulue

Le compatibilisme de Dennett ; « les variétés de libre arbitre qui valent la peine d'être voulues »

Daniel Dennett 1942 · 2024La conscience n'a rien de magique : c'est le travail du cerveau, que la science peut expliquer.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Si le déterminisme est vrai, la liberté qui vaut la peine d'être voulue existe quand même : cette liberté est compatible avec le déterminisme.

Pourquoi

La liberté qui compte est la capacité naturelle de délibérer et d'agir selon des raisons, et le déterminisme ne la supprime pas.

La même idée à travers l'histoire
Thomas Hobbes1651Être libre, c'est ne pas être empêché de faire ce qu'on veut.Hume1748La liberté s'oppose à la contrainte, pas à la nécessité.
Daniel Dennett1984Dennett refuse de chercher un libre arbitre « métaphysique » : il demande quel libre arbitre vaut la peine d'être désiré, et soutient qu'il existe dans un monde déterminé. Il le défend à nouveau en 2003 avec l'évolution (Freedom Evolves).
En bref

« La seule liberté qui vaille d'être voulue » est un argument de Daniel Dennett (Elbow Room (1984) ; Freedom Evolves (2003), 1984) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : libres sans libre arbitre absolu). Sa thèse : Si le déterminisme est vrai, la liberté qui vaut la peine d'être voulue existe quand même : cette liberté est compatible avec le déterminisme. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Elbow Room (1984) ; Freedom Evolves (2003)
Valide avec une prémisse implicite

Dennett change la question. Au lieu de demander « le libre arbitre existe-t-il, tel que les philosophes l'ont défini ? », il demande : quelle liberté avons-nous de bonnes raisons de désirer ? Sa réponse : celle de pouvoir réfléchir, prévoir ce qui va arriver, et éviter ce que nous voulons éviter. Cette capacité est réelle, elle se mesure et elle a une histoire (elle s'est développée avec l'évolution et la culture). Et elle n'a pas besoin que le monde soit indéterminé. Une liberté qui exigerait d'échapper aux causes, dit-il, serait une liberté dont personne n'a de bonne raison de vouloir.

P1La liberté qui nous importe vraiment (celle qui fonde la responsabilité, la délibération, la dignité) est la capacité d'un agent à réfléchir, à prévoir les conséquences de ses actes possibles et à éviter ce qu'il juge mauvais.
P2Cette capacité est une propriété naturelle, qui existe en degrés : un adulte qui délibère la possède plus qu'un enfant, un enfant plus qu'un chien, et un homme sous contrainte ou fou en est privé. Un monde déterminé peut très bien contenir des agents qui l'ont, car prévoir et éviter sont des processus causaux comme les autres.
P3 · prémisse impliciteIl n'y a pas d'autre liberté, par exemple un pouvoir de faire autrement à partir du même passé, qui vaille la peine d'être voulue en plus de celle-là.
Donc, si le déterminisme est vrai, la liberté qui vaut la peine d'être voulue existe quand même : cette liberté est compatible avec le déterminisme.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, on peut imaginer que la liberté de P1 existe et qu'une autre liberté, plus forte, soit aussi souhaitable (par exemple pouvoir vraiment faire autrement à partir du même passé) : les prémisses restent alors vraies, mais la conclusion ne règle pas la question du libre arbitre.
L'argument est valide si l'on ajoute P3 : la liberté de P1 est la seule qui compte. P1 et P2 donnent le contenu de cette liberté et montrent qu'elle survit au déterminisme. L'adversaire n'attaque pas la logique, il attaque P3 : il pense que les compatibilistes changent de sujet et que la vraie liberté, celle qui fonde le blâme et le mérite « ultimes », demande que nous soyons l'origine de nos choix. Dennett répond que ce que ces adversaires demandent est soit incompréhensible, soit sans valeur.
Analogie. Un joueur d'échecs expérimenté évite le piège que lui tend l'adversaire : il a vu le coup venir et il a déplacé sa pièce. Un joueur novice tombe dans le piège. Leur monde est le même, les règles sont les mêmes, mais l'un a la capacité de prévoir et d'éviter, et l'autre pas. C'est cette différence, dit Dennett, qui compte quand on parle de liberté. Il ne faut pas lui demander en plus d'échapper aux lois du jeu.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Peter van Inwagen 1983 · attaque la prémisse 2

Si le déterminisme est vrai, nos actes sont les conséquences des lois de la nature et d'événements antérieurs à notre naissance, qui ne dépendent pas de nous. Donc les conséquences ne dépendent pas de nous non plus. La « capacité d'éviter » de Dennett n'est donc pas un vrai pouvoir de faire autrement : à chaque moment, l'agent ne pouvait faire que ce qu'il a fait. Il peut éviter la collision, mais il ne pouvait pas ne pas l'éviter.

sans réponse
Dennett a répondu, mais ce texte n'est pas encore dans notre corpus.
Le débat continue (notre résumé) Dennett discute le sens de « pouvoir faire autrement » : pour lui, ce qui compte est que l'agent soit un bon « éviteur » (un système qui réagit à des raisons), pas qu'il puisse défier les lois de la physique. Son raisonnement n'est pas dans notre corpus. Van Inwagen répond que, si c'est vrai, on a changé de sujet : on a un pouvoir de réagir, mais pas le pouvoir de faire autrement que ce que les lois et le passé imposent.
R
Robert Kane 1996 · attaque la prémisse 3

La liberté qui nous importe est celle d'être l'origine ultime de nos choix et de ce que nous sommes devenus, la « responsabilité ultime ». Pour cela, il faut que certains de nos choix, les moments où nous nous formons nous-mêmes (« actes de formation de soi »), ne soient pas entièrement déterminés par le passé : sinon, l'origine de nos actes se trouve avant nous. Le compatibilisme ne donne que la liberté d'agir selon ce qui nous a été donné, pas la liberté de nous faire.

sans réponse
Dennett a répondu, mais ce texte n'est pas encore dans notre corpus.
Le débat continue (notre résumé) Dennett répond à Kane dans Freedom Evolves (2003), mais nous n'avons pas relu ce passage. Le débat porte sur ce qui compte pour la responsabilité : le contrôle sur ses actes (Dennett) ou l'origine ultime (Kane). Un compatibiliste ajoute qu'un choix dû au hasard quantique ne serait pas plus « à nous » qu'un choix déterminé ; Kane soutient que l'indéterminisme peut être canalisé par l'effort de la volonté.
Benjamin Libet et ses collègues 1983 · attaque la prémisse 2

Dans leur expérience, l'activité du cerveau qui précède un geste volontaire commence plusieurs centaines de millisecondes avant le moment où le sujet dit avoir eu l'intention d'agir. Les auteurs concluent que l'initiation cérébrale d'un acte volontaire spontané peut commencer inconsciemment. Beaucoup en ont conclu que notre décision consciente n'est pas la cause de nos actes : la capacité de délibérer de P2 serait en partie une illusion.

sans réponse
Dennett a répondu, mais ce texte n'est pas encore dans notre corpus.
Le débat continue (notre résumé) Dennett discute Libet dans Freedom Evolves (ch. 8 selon notre référence ; passage non relu ici). Sa critique porte, d'après ce que nous en savons, sur la manière de dater le moment où une décision devient « consciente » : il refuse l'idée d'un instant précis où elle entrerait dans une sorte de « théâtre » intérieur. Le résumé de Libet précise lui-même que ses résultats posent des « contraintes » sur le contrôle conscient, sans le supprimer.