QuestionsLe temps existe-t-il vraiment ?On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve : le changement est le fond des choses
Le temps existe-t-il vraiment ?Le temps passe vraiment

On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve : le changement est le fond des choses

Le fleuve d'Héraclite ; « tout coule » (panta rhei) ; le flux

Héraclite d'Éphèse v. 540 av. J.-C. · v. 480 av. J.-C.Tout change sans cesse, et pourtant le monde tient par une mesure commune : l'unité naît de la tension des contraires.
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Ce qu'il soutient

Le changement est réel et premier : le temps qui passe n'est pas une illusion, et les choses stables ne sont que des formes durables du flux.

Pourquoi

Les eaux d'un fleuve changent sans cesse, et toute chose est ainsi : ce qui dure est un ordre qui tient dans le changement.

La même idée à travers l'histoire
Héraclite d'Éphèse500 av. J.-C.Dans un livre dont nous n'avons que des fragments, Héraclite prend l'image du fleuve : les eaux qui y coulent ne sont jamais les mêmes, et pourtant on parle du même fleuve.
Henri Bergson1907Bergson reprend l'intuition d'un réel fait de changement continu, en l'appuyant sur l'expérience de la durée vécue (voir son argument).
En bref

« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve : le changement est le fond des choses » est un argument de Héraclite d'Éphèse (Fragments B12, B49a, B91 ; Platon, Cratyle 402a (vers 500 av. J.-C.), 500 av. J.-C.) sur la question « Le temps existe-t-il vraiment ? » (réponse : le temps passe vraiment). Sa thèse : Le changement est réel et premier : le temps qui passe n'est pas une illusion, et les choses stables ne sont que des formes durables du flux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Fragments B12, B49a, B91 ; Platon, Cratyle 402a (vers 500 av. J.-C.)
Valide avec une prémisse implicite

« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. » C'est l'une des formules les plus célèbres de la pensée grecque, attachée à Héraclite d'Éphèse (vers 500 av. J.-C.). Elle dit que ce que nous prenons pour des choses stables (un fleuve, une flamme, une cité, nous-mêmes) sont en réalité des processus : le temps n'est pas un décor où les choses restent, il est l'étoffe dont elles sont faites. Deux précisions. Le slogan « tout coule » ne figure pas dans les fragments que nous citons : il vient de la tradition ultérieure, qui résume ainsi l'idée (Platon la rapporte dans le Cratyle). Et Héraclite ne décrit pas un désordre : le changement obéit à une mesure commune qu'il appelle le logos. Son livre est perdu ; nous citons les fragments en traduction anglaise (Burnet, 1920), conservés par des auteurs plus tardifs.

P1Les eaux d'un fleuve changent sans cesse : on ne peut pas entrer deux fois dans les mêmes eaux, car d'autres eaux affluent toujours.
P2Le fleuve vaut pour toutes choses : d'après la tradition, Héraclite disait que tout est en mouvement et que rien ne demeure.
P3Ce qui dure n'est pas une chose immobile mais un ordre qui se maintient dans le changement : le monde est un feu toujours vivant, qui s'allume et s'éteint avec mesure.
P4 · prémisse impliciteSi le fleuve, et avec lui toute chose, est fait de changement réglé, alors le changement n'est pas une apparence qui cacherait un monde fixe : il est le fond du réel.
Donc le changement est réel et premier : le temps qui passe n'est pas une illusion, et les choses stables ne sont que des formes durables du flux.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on peut tenir ceci : le fleuve change, mais le monde véritable est fait d'êtres immuables (nombres, formes, atomes) dont le changement n'est que le brassage apparent. P1 à P3 sont alors vraies et la conclusion fausse.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Sans elle, on peut admettre que les eaux changent (P1), que le fleuve est un modèle (P2) et que le changement a de l'ordre (P3), tout en pensant que la vraie réalité est immobile et que le changement n'est qu'une apparence. Les débats portent sur P2 (peut-on généraliser du fleuve à tout ?) et sur P4 (le changement peut-il être premier, ou faut-il quelque chose qui demeure pour qu'il y ait du changement ?).
Analogie. Une flamme de bougie ressemble à une chose, mais c'est un événement : à chaque instant d'autre matière brûle, et pourtant on parle de la même flamme. Héraclite dit que toutes les choses sont ainsi, des flammes plus ou moins lentes.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Parménide 480 av. J.-C. · attaque la conclusion

Parménide soutient que ce qui est ne peut ni naître ni périr, parce que cela reviendrait à sortir de ce qui n'est pas, ce qu'on ne peut ni penser ni dire. Pour lui, la naissance, la mort, le changement de place et de couleur ne sont que des noms que les mortels donnent à ce qui est en réalité un, entier et immobile. Si cet argument tient, le flux n'est qu'une apparence.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de d'Éphèse dans ses textes.
Henri Bergson défenseur de l'argument · 1907
Bergson juge que les arguments des Éléates contre le mouvement (comme ceux de Zénon) traitent le changement comme une suite d'arrêts, et qu'ils ne touchent donc pas le changement réellement vécu. Dans L'Évolution créatrice, il en tire que la durée est continue, et que c'est l'intelligence habituée aux objets fixes qui la découpe.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) On ne sait pas lequel des deux a répondu à l'autre, et leurs dates (vers 500 et vers 480 av. J.-C.) sont approximatives. Nous n'avons aucun texte d'Héraclite qui discute l'objection de l'être sorti du non-être.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond, jamais réglé : pour Parménide la raison interdit le devenir, pour Héraclite l'expérience et la raison montrent un monde en devenir. Les défenseurs du flux contestent surtout la prémisse que tout changement vienne d'un pur non-être (notre résumé).
Platon 360 av. J.-C. · attaque la conclusion

Dans le Cratyle, Socrate fait remarquer que si tout est toujours en train de passer, il n'y a pas de connaissance : ce qui connaît et ce qui est connu changeraient à chaque instant, et il n'y aurait ni quelqu'un pour connaître ni rien à connaître. Il en conclut qu'il faut admettre que le beau, le bon et les autres choses « en soi » demeurent.

d'Éphèse répond
Pas de réponse possible : objection formulée en -360, après sa mort (-480).
H
Héraclite Réponse anticipée tirée des fragments
Héraclite affirme qu'il y a une sagesse, qui consiste à connaître la pensée par laquelle toutes choses sont gouvernées à travers toutes choses. Pour lui, le flux n'est donc pas sans loi : ce qui demeure est le gouvernement du changement, non des choses immobiles.
Le débat continue (notre résumé) Héraclite est mort bien avant le Cratyle, et ce fragment n'a pas été écrit contre Platon. Platon, de son côté, dit lui-même que le débat est difficile à trancher et invite Cratyle à y réfléchir encore : il ne prétend pas avoir réfuté le flux.
Où en est le débat (notre résumé)Débat ouvert : peut-on connaître ce qui change, en connaissant la loi de son changement, ou faut-il des objets stables pour qu'il y ait savoir ? La physique moderne, qui cherche des lois du changement, est souvent citée dans le premier sens (notre résumé).
Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Dans la Métaphysique, Aristote critique les héraclitéens extrêmes. Ce qui change garde quelque chose : une chose qui perd une qualité conserve une part de ce qu'elle perd, et ce qui devient suppose quelque chose qui est déjà. Surtout, changer en quantité n'est pas changer en espèce : même si une chose ne reste pas la même en quantité, c'est par sa forme que nous connaissons chaque chose. Enfin, on tire de la petite région qui nous entoure, soumise à naissance et destruction, une loi pour tout l'univers.

d'Éphèse répond
Pas de réponse possible : objection formulée en -330, après sa mort (-480).
H
Héraclite Réponse anticipée tirée des fragments
Héraclite ne nie pas qu'on puisse parler du même fleuve : il dit « les mêmes fleuves » et ajoute que nous y entrons et n'y entrons pas. L'identité de ce qui change est donc maintenue, mais comme tension entre l'être et le non-être, non comme immobilité.
Le débat continue (notre résumé) Aristote vise surtout Cratyle, disciple extrême qui jugeait même Héraclite trop prudent (on ne peut pas entrer même une fois dans le fleuve). La cible d'Aristote n'est donc pas exactement la thèse d'Héraclite, et le fragment cité n'est pas une réponse à Aristote.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : pour Aristote le changement suppose un sujet qui demeure (forme, matière) ; pour les héraclitéens ce qui demeure est lui-même un ordre de changement. Chacun accuse l'autre de rendre le changement incompréhensible (notre résumé).
Albert Einstein 1955 · attaque la conclusion

Après la relativité, Einstein écrit à la famille de son ami Michele Besso que, pour les physiciens, la distinction entre passé, présent et futur n'est qu'une illusion, même tenace. Si l'univers est un bloc où tous les événements existent, le temps qui passe n'est pas une propriété du monde.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1955, après sa mort (-480).
Arthur Prior défenseur de l'argument · 1959
Prior soutient que notre soulagement après une épreuve (« Dieu merci, c'est fini ») porte sur un fait qui n'est vrai que maintenant : il existe donc des faits temporels réels, que la simple liste des dates ne contient pas.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) Héraclite n'a pas pu connaître la relativité, et son flux n'est pas le passage d'un « maintenant » unique à travers l'univers : c'est d'abord le changement des choses. On peut donc défendre le changement tout en doutant du « présent qui avance ».
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé : le bloc d'espace-temps supprime-t-il le passage, ou seulement l'idée d'un présent unique pour tout l'univers ? Les physiciens et les philosophes du temps restent partagés (notre résumé).