QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?Marie, la savante qui n'a jamais vu de rouge
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit n'est pas matière

Marie, la savante qui n'a jamais vu de rouge

L'argument de la connaissance (Marie dans sa chambre noir et blanc)

Frank Jackson né en 1943Marie connaît toute la physique des couleurs sans les avoir vues : en les voyant, apprend-elle quelque chose ?
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Ce qu'il soutient

Il y a des faits qui ne sont pas physiques : le physicalisme, qui dit que tout est physique, est faux.

Pourquoi

Marie connaît tous les faits physiques sur les couleurs, pourtant elle apprend quelque chose en voyant du rouge : il lui manquait un fait.

La même idée à travers l'histoire
C. D. Broad1925C. D. Broad imaginait déjà un « archange mathématicien » qui connaîtrait toute la chimie de l'ammoniac, mais ne pourrait pas deviner son odeur sans l'avoir jamais sentie.
Thomas Nagel1974Nagel avait montré que savoir tout sur le cerveau d'une chauve-souris ne dit pas quel effet cela fait d'en être une.
Frank Jackson1982Jackson présente d'abord Fred, qui voit une couleur que nous ne voyons pas, puis Marie, qui a toute l'information physique sur les couleurs mais n'a jamais vu de couleur. Il en tire que les qualia (l'aspect vécu des sensations) échappent à la description physique.
Frank Jackson1986Dans « What Mary Didn't Know », Jackson précise l'argument et répond aux premières objections.
Frank Jackson2003Jackson change d'avis : il pense maintenant que l'argument se trompe quelque part, et il cherche où.
En bref

« Marie, la savante qui n'a jamais vu de rouge » est un argument de Frank Jackson (« Epiphenomenal Qualia », 1982 ; « What Mary Didn't Know », 1986, 1982) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit n'est pas matière). Sa thèse : Il y a des faits qui ne sont pas physiques : le physicalisme, qui dit que tout est physique, est faux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Epiphenomenal Qualia », 1982 ; « What Mary Didn't Know », 1986
Valide

Marie est une scientifique brillante. Elle a passé sa vie dans une pièce en noir et blanc, et elle étudie la vision des couleurs par écran noir et blanc. Elle sait tout de la physique des couleurs, de la lumière et du cerveau qui voit. Un jour elle sort et voit une tomate rouge. Apprend-elle quelque chose ? Frank Jackson (1982) répond que oui : elle apprend ce que c'est de voir du rouge. Mais alors, elle savait déjà toute la physique et il lui manquait encore quelque chose, donc tout n'est pas physique. L'argument montre que l'esprit ne se réduit pas à la physique. Jackson en avait tiré à l'époque que les qualia existent mais ne causent rien (c'est l'épiphénoménisme). Précision importante : il a changé d'avis plus tard, et il défend aujourd'hui le physicalisme.

P1Marie, enfermée dans une pièce noir et blanc, acquiert toute l'information physique qu'on peut avoir sur la vision des couleurs : ce qui se passe dans le cerveau quand on voit une tomate mûre ou le ciel, et comment on emploie les mots « rouge » ou « bleu ».
P2Quand Marie sort de la pièce et voit des couleurs, elle apprend quelque chose, sur le monde et sur notre expérience visuelle. Par exemple, elle apprend ce que c'est de voir du rouge.
P3Si elle apprend quelque chose de nouveau, c'est que son savoir d'avant était incomplet : il lui manquait un fait.
P4 · prémisse impliciteSi quelqu'un a toute l'information physique et qu'il lui manque quand même un fait, alors ce fait n'est pas un fait physique.
Donc il y a des faits qui ne sont pas physiques : le physicalisme, qui dit que tout est physique, est faux.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait accepter tout le récit et dire que Marie découvre un fait physique qu'elle connaissait déjà sous une autre forme, comme on peut connaître l'eau sans savoir que c'est du H2O.
L'argument est valide. P1 et P2 disent que Marie sait tout du côté physique et qu'elle apprend pourtant quelque chose. P3 en tire que son savoir était incomplet. Avec P4, le fait qui manquait n'est pas physique. Les discussions portent sur P2 (apprend-elle un fait, ou seulement un savoir-faire ?) et sur P4 (le fait manquant est-il vraiment d'une autre nature, ou le même fait vu autrement ?).
Analogie. Quelqu'un lit des milliers de pages sur la nage : les muscles, l'eau, les mouvements. Le jour où il se jette à l'eau, il apprend quelque chose que le livre ne lui avait pas donné. La question est de savoir si c'est un fait de plus ou une capacité de plus.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Lewis (après Laurence Nemirow) 1988 · attaque la prémisse 3

Marie n'apprend aucun fait nouveau. Savoir quel effet ça fait de voir du rouge, c'est avoir des capacités : se rappeler, imaginer et reconnaître cette expérience. Une capacité n'est pas une information. Les leçons de physique donnent des informations, elles ne donnent pas de capacités ; il n'est donc pas étonnant que Marie ne les ait pas avant de voir du rouge. C'est l'« hypothèse des capacités », que Laurence Nemirow avait lancée en 1980 en disant qu'on comprend l'expérience du rouge quand on peut visualiser du rouge à volonté.

sans réponse
Jackson n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Beaucoup de critiques jugent que Marie, en voyant du rouge, apprend aussi autre chose qu'une capacité : par exemple que « voilà à quoi ressemble le rouge », une connaissance qui peut être vraie ou fausse. Les défenseurs de l'hypothèse répondent que cette impression vient de ce qu'on prend un savoir-faire pour un savoir. Aucun camp n'a emporté la décision.
B
Brian Loar 1990 · attaque la prémisse 4

Marie apprend bien quelque chose de nouveau, mais ce n'est pas un fait nouveau. Elle acquiert un nouveau concept, un « concept phénoménal », qui lui permet de penser autrement à un état du cerveau qu'elle connaissait déjà. Un même fait physique peut être pensé de deux façons : avec le vocabulaire de la neurologie, ou avec le concept qu'on a quand on a vu du rouge. Comme pour « l'eau » et « H2O », une seule réalité, deux manières d'y penser.

Jackson répond
Frank Jackson 2003
Jackson explique que cette réponse (la nécessité d'une identité sans que la déduction a priori soit possible) ne le convainc pas. Pour lui, l'intuition derrière l'argument est que Marie ne peut pas déduire a priori, à partir de l'information physique dont elle dispose, la phénoménologie de la vision des couleurs.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Beaucoup de physicalistes jugent que la « stratégie des concepts phénoménaux » est la meilleure réponse à l'argument. Ses critiques demandent comment un simple concept pourrait avoir le contenu riche de l'expérience. Notre résumé de Loar suit la description courante de sa thèse : le texte de 1990 n'est pas en accès libre et nous ne le citons pas.
Daniel Dennett 1991 · attaque la prémisse 2

On se trompe en imaginant que Marie sait vraiment tout. Si elle connaît absolument tout de la physique de la vision, elle peut déduire d'avance l'effet que lui fera le rouge, le jaune ou le bleu. Dennett raconte donc la fin de l'histoire autrement : on lui présente une banane bleue pour la piéger, et elle répond « vous avez essayé de me tromper, les bananes sont jaunes ». Selon lui, nous croyons que Marie apprend quelque chose parce que nous imaginons mal ce que serait un savoir complet.

sans réponse
Jackson n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Dennett reconnaît que sa version et celle de Jackson sont deux histoires qui tirent dans des sens opposés, et que la sienne n'est pas prouvée. Ses critiques jugent que, dans l'histoire de Jackson, Marie sait tout du physique mais ne peut pas se servir de cette connaissance pour passer à l'expérience, et que la banane bleue suppose justement ce qui est en question. Aucun camp n'a emporté la décision.
Frank Jackson (changement d'avis) 2003 · attaque la conclusion

Jackson lui-même abandonne la conclusion. Il écrit qu'il s'était écarté de l'avis de la majorité, mais qu'il s'y est rallié, et qu'il cherche maintenant où les arguments tirés de nos intuitions contre le physicalisme se trompent. Sa réponse repose sur le représentationnalisme : une expérience représente que les choses sont d'une certaine façon, et notre manière de penser cette expérience nous trompe.

sans réponse
Jackson n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Le changement d'avis de Jackson ne règle pas la question : d'autres philosophes, dont David Chalmers, continuent à défendre des versions de l'argument de la connaissance (Chalmers en présente une dans son texte de 2003). L'argument reste un des plus discutés de la philosophie de l'esprit.