QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?Tous les êtres aiment la vie et fuient la douleur
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Leur souffrance compte autant

Tous les êtres aiment la vie et fuient la douleur

L'ahiṃsā (la non-violence) du jaïnisme

Mahāvīra (enseignement recueilli dans l'Ācārāṅga Sūtra) v. 599 av. J.-C. · v. 527 av. J.-C.Tous les êtres aiment la vie et haïssent la douleur : aucun être qui sent ne doit être tué ni tourmenté (ahiṃsā).
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Aucun être qui respire, existe, vit et sent ne doit être tué, maltraité, tourmenté ou chassé, quelle que soit sa forme.

Pourquoi

Tout être qui sent aime la vie et fuit la douleur comme moi : ce que je ne veux pas subir, il ne le veut pas, quelle que soit sa forme.

La même idée à travers l'histoire
Mahāvīra (enseignement recueilli dans l'Ācārāṅga Sūtra)400 av. J.-C.L'Ācārāṅga est le plus ancien livre du canon jaïn. La tradition le fait remonter à Mahāvīra (traditionnellement 599-527 av. J.-C. ; les historiens le placent plutôt au Ve siècle), dont les paroles auraient été transmises par ses disciples ; le canon n'a été fixé par écrit qu'au Ve siècle de notre ère. L'année -400 est une valeur ronde pour la partie la plus ancienne (livre I), que les savants datent le plus souvent entre le IVe et le IIIe siècle av. J.-C.
En bref

« Tous les êtres aiment la vie et fuient la douleur » est un argument de Mahāvīra (enseignement recueilli dans l'Ācārāṅga Sūtra) (Ācārāṅga Sūtra, I, 2, 3 ; I, 4, 1 ; I, 5, 5, 400 av. J.-C.) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : leur souffrance compte autant). Sa thèse : Aucun être qui respire, existe, vit et sent ne doit être tué, maltraité, tourmenté ou chassé, quelle que soit sa forme. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Ācārāṅga Sūtra, I, 2, 3 ; I, 4, 1 ; I, 5, 5
Valide avec une prémisse implicite

Les jaïns, en Inde, font de la non-violence (ahiṃsā) la première règle de la vie. Dans l'Ācārāṅga Sūtra, le plus ancien livre de leur canon, le raisonnement est simple. Tous les êtres vivants, dit le texte, aiment la vie, aiment le plaisir et haïssent la douleur. Donc ce que je ferais subir à un autre, je le ferais subir à un être qui le vit comme moi : « comme il en serait pour toi, ainsi en est-il de celui que tu veux tuer ». La règle vaut pour tous les êtres qui respirent et sentent, humains ou animaux, sans exception ; le texte compte même parmi les vivants les plantes et des êtres de la terre, de l'eau, du feu et du vent. Le texte nomme même les raisons pour lesquelles on tue les animaux (sacrifices, peau, chair, sang) et les juge toutes mauvaises. Cet argument est attribué à Mahāvīra (traditionnellement 599-527 av. J.-C., plutôt Ve siècle pour les historiens), mais le livre n'est pas de sa main : il a été transmis oralement puis mis par écrit plus tard. Nous citons la traduction anglaise de Jacobi (1884), qui est du domaine public.

P1Tous les êtres vivants aiment la vie, aiment le plaisir, haïssent la douleur, fuient la destruction et veulent vivre. Pour tous, la vie est chère.
P2Ce qui arrive à l'autre est pour lui ce que cela serait pour moi : tuer, tyranniser, tourmenter un être, c'est lui faire ce que je ne voudrais pas subir.
P3 · prémisse impliciteLa forme du corps (humain, animal, insecte) ne change rien à ce que la douleur et la mort sont pour celui qui les vit : elle ne donne pas de raison de les compter moins.
P4On ne doit pas faire à autrui ce que l'on ne voudrait pas subir. La loi qui interdit de tuer, de frapper, de tourmenter les êtres vivants est « pure, immuable, éternelle » : elle est proclamée pour tous, fidèles ou non, cruels ou non.
Donc aucun être qui respire, existe, vit et sent ne doit être tué, maltraité, tourmenté ou chassé, quelle que soit sa forme.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où un être sent la douleur et aime la vie, où le tourmenter est ce que je ne voudrais pas subir, et où pourtant on peut le tourmenter, parce qu'il appartient à une autre espèce et que cela compterait moins.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P3. Si tous les êtres sentants veulent vivre et fuient la douleur (P1), si leur souffrance est pour eux ce que la mienne est pour moi (P2), si la forme du corps ne change rien à cela (P3), et si l'on ne doit pas imposer à autrui ce qu'on ne veut pas subir (P4), alors on ne doit nuire à aucun être sentant. Les objections visent P1 (les animaux sentent-ils vraiment ?) et la conclusion (le devoir porte-t-il vraiment sur les animaux ?).
Analogie. Deux personnes se brûlent le doigt. L'une parle votre langue, l'autre pas. Pour le jaïnisme, la douleur est la même pour les deux, et on ne doit pas la faire subir à la seconde parce qu'elle ne peut pas se plaindre dans votre langue.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

René Descartes 1637 · attaque la prémisse 1

Pour Descartes, les animaux n'ont ni raison ni langage. Leurs actes s'expliquent par la disposition de leurs organes, comme une horloge qui marque l'heure sans penser. Ils seraient donc des machines, et beaucoup de lecteurs en concluent qu'ils ne sentent pas la douleur comme nous : il n'y aurait personne qui aime la vie ou souffre.

un défenseur répond
voir l'argument
Jeremy Bentham défenseur de l'argument · 1789
Bentham répond que la question n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » ni « peuvent-ils parler ? » mais « peuvent-ils souffrir ? ». Beaucoup d'animaux réagissent à la douleur comme nous, et c'est leur capacité de souffrir qui compte, pas leur intelligence.
voir l'argument
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : l'objection de Descartes est aujourd'hui très minoritaire en science. Le désaccord actuel porte plutôt sur quels animaux sentent (insectes, poissons) et sur l'importance de cette sensation.
Emmanuel Kant 1780 · attaque la conclusion

Pour Kant, nos devoirs concernent des êtres raisonnables. On ne doit pas être cruel envers les animaux, mais seulement parce que la cruauté nous rend durs envers les hommes. Le devoir ne porte donc pas sur l'animal lui-même.

un défenseur répond
voir l'argument
Arthur Schopenhauer défenseur de l'argument · 1840
Schopenhauer juge « révoltante » la doctrine selon laquelle on n'a pas de devoirs envers les bêtes. Pour lui, la pitié est le seul motif vraiment moral et elle s'étend à toute souffrance, y compris celle des animaux, que les autres systèmes européens laissent sans protection.
voir l'argument
L
Les Lois de Manu (tradition brahmanique) 100 · attaque la conclusion

Les Lois de Manu, texte brahmanique de la même Inde, disent l'inverse pour le sacrifice : le Créateur lui-même a fait les animaux pour les sacrifices, et le sacrifice est institué pour le bien du monde. Tuer pour un sacrifice n'est donc pas « tuer » au sens ordinaire.

un défenseur répond
L
L'Ācārāṅga Sūtra (même livre I) défenseur de l'argument · 400 av. J.-C.
Le texte jaïn répond d'avance : parmi les raisons qui poussent à tuer des animaux, il cite les sacrifices, la peau, la chair, le sang. Celui qui les blesse « ne comprend pas » le péché et n'y renonce pas ; le sage, lui, ne fait pas de mal aux animaux et ne le fait pas faire.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : c'est un désaccord de fond entre deux traditions indiennes, qui ne se règle pas par une preuve. Les jaïns refusent que le rite justifie de tuer ; les textes brahmaniques admettent le sacrifice, mais limitent ailleurs la violence.