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Contre la cause première : « l'univers est là, c'est tout »

Bertrand Russell 1872 · 1970Clarifier la pensée par la logique, douter des dogmes.
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Ce qu'il soutient

Ni la cause première ni la contingence ne prouvent l'existence de Dieu. Cela ne prouve pas qu'il n'existe pas : la raison ne tranche pas, nous ne savons pas s'il existe.

Pourquoi

Ce qui vaut pour chaque chose ne vaut pas forcément pour le tout : chaque homme a une mère, mais pas l'humanité.

En bref

« Contre la cause première : « l'univers est là, c'est tout » » est un argument de Bertrand Russell (Pourquoi je ne suis pas chrétien, 1927 · Débat avec Copleston, BBC, 1948) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : agnosticisme). Sa thèse : Ni la cause première ni la contingence ne prouvent l'existence de Dieu. Cela ne prouve pas qu'il n'existe pas : la raison ne tranche pas, nous ne savons pas s'il existe. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 5 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Pourquoi je ne suis pas chrétien, 1927 · Débat avec Copleston, BBC, 1948
Valide avec une prémisse implicite

Russell s'attaque à la preuve qu'il juge la seule encore sérieuse : celle de la cause première. Il le fait deux fois. En 1927, contre sa version simple (« tout a une cause, donc il y a une cause première »). En 1948, à la radio, contre sa version savante, celle de Leibniz, défendue par le jésuite Frederick Copleston : les choses contingentes demandent une raison, donc il existe un être nécessaire. Le débat est exceptionnel parce que les deux camps parlent : chaque objection de Copleston et chaque réponse de Russell sont citées. Russell ne conclut pas que Dieu n'existe pas, mais que ces preuves ne prouvent rien : il se dit agnostique dans ce même débat.

P1La version simple de l'argument a besoin de deux choses à la fois : que tout ait une cause, et que Dieu, la cause première, n'en ait pas.
P2Or si tout doit avoir une cause, Dieu aussi doit en avoir une. Et si quelque chose peut exister sans cause, ce peut être le monde aussi bien que Dieu.
P3La version savante (Leibniz, Copleston) ne demande une raison qu'aux choses contingentes. Mais elle doit supposer que le monde pris comme un tout, et pas seulement chacune de ses parties, a une raison.
P4 · prémisse impliciteOn ne pourrait établir que le tout a une raison que de deux façons : en le tirant de ses parties, ou en montrant que c'est une vérité évidente (tout a une raison, sans exception).
P5On ne peut pas le tirer des parties : chaque homme a une mère, mais l'humanité n'a pas de mère. Ce qui vaut pour chaque membre ne vaut pas forcément pour l'ensemble.
P6Ce n'est pas non plus évident : la notion de cause vient de l'observation des choses particulières, et rien n'oblige à l'appliquer au tout. L'univers peut être un fait brut : il est là, c'est tout.
Donc ni la cause première ni la contingence ne prouvent l'existence de Dieu. Cela ne prouve pas qu'il n'existe pas : la raison ne tranche pas, nous ne savons pas s'il existe.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où toutes les autres prémisses sont vraies et où pourtant on sait que le tout a une raison, par une troisième voie : par exemple si, comme le soutient Copleston, une série de causes contingentes, même infinie, ne peut tout simplement pas suffire à expliquer quoi que ce soit.
Valide avec P4, que Russell ne formule pas : il suppose qu'il n'y a que deux manières de défendre « le tout a une raison », et il les écarte l'une après l'autre. Soyons justes sur P1 et P2 : elles visent la version populaire. Thomas d'Aquin et Leibniz n'ont jamais dit que « tout » a une cause, seulement ce qui change ou ce qui est contingent ; Copleston le rappelle aussitôt (objection 1). Le vrai débat porte donc sur P5 et P6 : le monde a-t-il besoin d'une explication ? Russell ajoute deux attaques : l'expression « être nécessaire » n'a pas de sens pour lui (seule une proposition peut être nécessaire, pas une chose), et les physiciens admettent déjà des événements sans cause, les sauts quantiques dans les atomes.
Analogie. Chaque élève de la classe a une date de naissance. La classe, elle, n'a pas de date de naissance au même sens : demander « quand la classe est-elle née ? » n'a peut-être pas de réponse. Copleston répondrait : si l'on additionne des chocolats, on obtient des chocolats, pas un mouton ; une infinité de choses qui ne s'expliquent pas elles-mêmes ne s'explique pas davantage.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 1

Personne ne dit que tout a une cause. Seuls les êtres contingents en ont une. Dieu n'est pas une exception arbitraire : il est sa propre raison suffisante, sans être cause de lui-même.

Russell répond
Russell
Russell refuse le vocabulaire lui-même : il n'admet pas l'idée d'un être nécessaire, et ne voit pas quel sens il y a à appeler les autres êtres « contingents ». Pour lui, ces mots n'ont de sens que dans une logique qu'il rejette.
Le débat continue (notre résumé) Copleston répond que « un être qui ne peut pas ne pas exister » a pour lui un sens précis, et que déclarer vide de sens tout ce qui n'entre pas dans une logique particulière, c'est poser un dogme, pas le démontrer.
Où en est le débat (notre résumé)Copleston distingue ce qui est contingent de ce qui est sa propre raison ; Russell juge que ces mots n'ont de sens que dans une logique qu'il rejette. Le désaccord de fond : « être nécessaire » a-t-il un sens ? Certains défenseurs répondent qu'il suffit d'une nécessité « factuelle » (voir l'argument de Thomas d'Aquin).
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 5

L'exemple de la mère ne s'applique pas. Je ne dis pas : chaque chose a une cause, donc la série a une cause du même genre. Je dis : même infinie, la série des causes naturelles n'explique pas la série. Donc elle a une cause qui la dépasse.

Russell répond
Russell
C'est toujours supposer que non seulement chaque chose du monde, mais le monde comme un tout, doit avoir une cause. Russell ne voit aucun fondement à cette supposition, et se dit prêt à écouter si on lui en donne un.
Où en est le débat (notre résumé)Copleston soutient que la série ne s'explique pas elle-même ; Russell ne voit aucun fondement à supposer que le tout ait une cause. Rowe (1975) soutient que les parties qui s'expliquent les unes les autres n'expliquent pas la série (voir l'argument de Leibniz). Désaccord de fond sur le principe de raison suffisante.
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 4

Voici la raison demandée. Soit la série des événements a une cause, soit elle n'en a pas. Si elle n'en a pas, elle se suffit à elle-même, elle est donc nécessaire. Or elle ne peut pas l'être : elle n'est rien de plus que ses membres, et chacun d'eux est contingent. Donc elle a une cause, hors de la série. Ce n'est pas l'erreur de la mère : on ne prête pas au tout une propriété des parties, on montre que le tout ne peut pas s'expliquer par lui-même.

Russell répond
Russell
Russell répond qu'il peut concevoir ce que Copleston juge inconcevable : des choses sans cause. Les physiciens, dit-il, affirment déjà que certains sauts quantiques dans les atomes n'ont pas de cause.
Le débat continue (notre résumé) Copleston répond que ce n'est peut-être qu'une conclusion provisoire de la physique, qui parle des limites de nos mesures plus que de la nature elle-même. Et un événement sans cause dans le monde ne montre pas que le monde entier peut exister sans raison.
Où en est le débat (notre résumé)Russell invoque les sauts quantiques comme exemple d'événements sans cause ; Copleston répond que c'est peut-être une conclusion provisoire de la physique, et qu'un événement sans cause dans le monde ne montre pas que le monde entier peut exister sans raison. Débat ouvert.
L
Le père Copleston (débat de 1948) 1948 · attaque la prémisse 6

La science elle-même suppose que la nature est ordonnée et intelligible : le physicien cherche des causes comme le détective cherche le coupable. Le métaphysicien qui cherche la raison du tout est aussi justifié que lui.

Russell répond
Russell
Chercher des causes ne suppose pas qu'il y en ait partout. On peut chercher de l'or sans supposer qu'il y en a partout : si on en trouve, tant mieux ; sinon, c'est de la malchance.
Où en est le débat (notre résumé)Copleston voit dans la recherche scientifique de causes une présupposition d'intelligibilité ; Russell répond que chercher des causes ne suppose pas qu'il y en ait partout. Désaccord de fond sur ce que la science présuppose.
L
Le père Copleston (résumé final du débat) 1948 · attaque la prémisse 6

Dire que le monde est « simplement là, sans explication » n'est pas un résultat de la logique. C'est une philosophie, qui aurait elle-même besoin d'être prouvée. Russell reproche aux croyants de supposer ce qu'ils veulent prouver, mais il fait de même dans l'autre sens.

Russell répond
Russell
Dans son propre résumé, Russell ne donne pas de preuve nouvelle : il maintient sa position. On peut parfois expliquer une chose comme l'effet d'une autre, mais ce n'est que renvoyer une chose à une autre chose. Au sens de Copleston, rien n'a d'explication, et appeler les choses « contingentes » n'a pas de sens, puisqu'elles ne pourraient pas être autre chose.
Le débat continue (notre résumé) Copleston dirait que c'est redire la thèse, pas la prouver : « rien n'a d'explication » reste une philosophie qui a besoin de preuve, exactement comme « tout a une explication ».
Où en est le débat (notre résumé)Chacun accuse l'autre de supposer ce qu'il veut prouver : « tout a une explication » pour Copleston, « le monde est un fait brut » pour Russell. Le débat s'arrête là en 1948 ; Pruss (2006) défend le principe de raison suffisante (voir l'argument de Leibniz). Point de désaccord de fond, ouvert.