QuestionsDieu existe-t-il ?L'existant nécessaire : la preuve des véridiques
Dieu existe-t-il ?ThéismeCosmologique

L'existant nécessaire : la preuve des véridiques

La preuve des véridiques (burhan al-siddiqin)

Avicenne v. 980 · v. 1037L'âme se sait exister avant tout corps : l'homme volant.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Il existe un existant nécessaire par soi, unique, cause de tout le reste : Dieu.

Pourquoi

Tout ce qui est possible reçoit son existence d'une cause ; l'ensemble de ces êtres exige une cause hors de lui, nécessaire par elle-même.

En bref

« L'existant nécessaire : la preuve des véridiques » est un argument d'Avicenne (Le Livre du salut (Najat), « Preuve de l'existant nécessaire » ; Directives et remarques, namat 4 ; Métaphysique du Shifa', I, 6 et VIII, 3-4, 1027) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : Il existe un existant nécessaire par soi, unique, cause de tout le reste : Dieu. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 6 prémisses. AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Livre du salut (Najat), « Preuve de l'existant nécessaire » ; Directives et remarques, namat 4 ; Métaphysique du Shifa', I, 6 et VIII, 3-4
Valide

Avicenne ne part ni du mouvement, ni de l'ordre du monde, ni de son commencement : il part du seul fait qu'il existe quelque chose. Tout ce qui existe, pris en lui-même, ou bien existe nécessairement par soi, ou bien pourrait ne pas exister. Ce qui pourrait ne pas exister tient son existence d'autre chose : je peux savoir ce qu'est un triangle sans savoir s'il en existe un, donc son essence ne suffit pas à le faire exister. Son grand avantage sur l'argument du kalam (al-Ghazali, Craig) : il n'a pas besoin que le monde ait commencé. Même un monde éternel, ou une chaîne infinie de causes, aurait besoin d'un existant nécessaire. Thomas d'Aquin (troisième voie), qui avait lu Avicenne, puis Leibniz (raison suffisante) suivront un chemin voisin, chacun à sa façon. Avicenne l'appelle la preuve « des véridiques », parce qu'elle va de l'existence elle-même à Dieu, sans passer par les créatures.

P1Il existe quelque chose : c'est indubitable.
P2Tout existant, considéré en lui-même, est soit nécessaire par soi (il ne peut pas ne pas exister), soit possible par soi (il pourrait exister ou ne pas exister).
P3Ce qui est possible par soi n'existe pas par lui-même : son essence ne suffit pas à le faire exister, son existence lui vient d'une cause.
P4Supposons que tout soit possible, et réunissons par la pensée tous les existants possibles, en nombre fini ou infini. Cet ensemble n'existe que par ses éléments, tous possibles : il est donc lui-même possible, et il a besoin d'une cause.
P5Cette cause ne peut être ni l'ensemble lui-même (il serait cause de soi), ni l'un de ses éléments. Elle est donc hors de l'ensemble. Or l'ensemble contient tout ce qui est possible : la cause est donc nécessaire par soi.
P6L'existant nécessaire par soi est unique, sans parties, sans cause, et tout le reste tient de lui son existence : c'est « le Vrai », « Celui qui subsiste par soi », que le Coran appelle Dieu. (Avicenne le démontre dans d'autres chapitres.)
Donc il existe un existant nécessaire par soi, unique, cause de tout le reste : Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
La structure est valide et ne demande aucune prémisse cachée. Soit quelque chose est déjà nécessaire par soi, et l'on a gagné ; soit tout est possible, et alors l'ensemble de tous les possibles demande une cause qui ne peut être que nécessaire. C'est un raisonnement par l'absurde. Les attaques visent trois points. P4 : un ensemble dont chaque élément a une cause a-t-il besoin d'une cause en plus ? (al-Ghazali, Hume). P3 : l'existence est-elle vraiment quelque chose qui « s'ajoute » à l'essence ? (Averroès). P6 : de « un être nécessaire existe » à « c'est Dieu, unique et parfait », il y a un long chemin, qu'Avicenne parcourt dans d'autres chapitres (Kant, Hume).
Analogie. Une lumière éclaire une pièce par un jeu de miroirs. Chaque miroir renvoie une lumière qu'il reçoit d'un autre. Même avec une infinité de miroirs, il faut quelque part une source qui brille par elle-même, sinon aucun miroir ne brillerait. Les miroirs, ce sont les choses possibles ; la source, l'existant nécessaire.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Al-Ghazali 1095 · attaque la prémisse 4

« Possible » veut seulement dire « qui a une cause ». Dans une chaîne infinie, chaque élément a une cause : l'élément précédent. Mais le tout n'a pas de cause en plus, extérieure à lui. Ce qui est vrai de chaque élément n'est pas forcément vrai du tout : chaque révolution du ciel a un commencement, mais, pour les philosophes eux-mêmes, la suite entière n'en a pas.

Avicenne répond
Avicenne
Un ensemble dont chaque élément est causé demande une cause extérieure à ses éléments. S'il ne demandait aucune cause, il serait nécessaire par lui-même ; mais comment le serait-il, alors qu'il n'existe que par ses éléments ? Et si sa cause était l'ensemble de ses éléments pris tous ensemble, il serait sa propre cause, car c'est la même chose.
Le débat continue (notre résumé) Cette réponse a été écrite avant l'objection (Avicenne meurt en 1037, al-Ghazali écrit en 1095), mais elle vise exactement ce point. Al-Ghazali connaît cet argument : il le rapporte, et répond que dire « un tout nécessaire fait de possibles est absurde » suppose ce qu'il faut prouver (L'Incohérence, discussion 4). Averroès, pourtant philosophe, lui donne en partie raison : la faute d'Avicenne vient, selon lui, de sa façon de diviser les existants, même si la preuve peut être corrigée. Hume (1779) puis Russell (1948) reprendront l'objection : chaque homme a une mère, l'humanité n'en a pas. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Avicenne soutient qu'un ensemble de choses causées demande une cause extérieure ; al-Ghazali juge que c'est supposer ce qu'il faut prouver. La même querelle réapparaît chez Hume, Russell et Rowe : expliquer chaque partie explique-t-il le tout ? Point ouvert (voir l'argument de Leibniz).
Averroès 1180 · attaque la prémisse 3

Avicenne fait de l'existence une chose qui s'ajoute à l'essence, comme un accident. C'est une erreur : « existant » ne désigne pas une qualité de plus, commune à toutes choses, mais le fait que la chose est vraiment ce qu'elle est. Sans cette distinction, l'idée qu'une essence « reçoit » son existence d'une cause, et que seul Dieu a une essence identique à son existence, perd son appui.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1180, après sa mort (1037).
Thomas d'Aquin défenseur de l'argument · 1255
Résumé : dans De l'étant et de l'essence (chap. 4), Thomas reprend la distinction d'Avicenne entre essence et existence. Dans tout être dont l'essence n'est pas son existence, l'existence vient d'ailleurs ; il faut donc un être dont l'essence est son existence, qui n'a pas d'autre cause. Thomas suit ici Avicenne.
Le débat continue (notre résumé) Avicenne pose bien que l'existence est autre chose que l'essence (on peut comprendre ce qu'est un triangle et douter qu'il existe), et que le Premier n'a pas d'autre essence que son existence. La question est débattue depuis : Thomas d'Aquin reprend la distinction d'Avicenne, d'autres la jugent seulement mentale. Les spécialistes discutent aussi de savoir si Averroès lit Avicenne correctement quand il parle d'« accident ». (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Avicenne distingue essence et existence ; Averroès juge que l'existence n'est pas une propriété ajoutée à l'essence. Thomas reprend la distinction d'Avicenne, d'autres la jugent seulement mentale. Le désaccord de fond porte sur la nature de l'existence et reste débattu.
Hume (Cléanthe, dans les Dialogues) 1779 · attaque la prémisse 6

Même si l'on accorde un être nécessaire, pourquoi ne serait-ce pas l'univers matériel lui-même ? Rien ne prouve que ce soit un Dieu distinct du monde.

Avicenne répond
Avicenne
L'existence de l'existant nécessaire ne peut absolument pas résulter du groupement d'une multitude : ce qui est nécessaire par soi n'a pas de parties.
Le débat continue (notre résumé) Écrite sept siècles avant Hume, la thèse répond directement à sa question : un univers fait de parties dépend de ses parties, il ne peut donc pas exister par lui-même. Mais Hume ajoute aussitôt que nous ne connaissons pas toutes les qualités de la matière : des qualités inconnues pourraient rendre sa non-existence contradictoire, exactement comme on le suppose de Dieu. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Pour Avicenne, un univers fait de parties dépend de ses parties et n'est donc pas nécessaire par lui-même ; pour Hume, des qualités inconnues de la matière pourraient rendre sa non-existence contradictoire. Le désaccord de fond : peut-on parler d'une nécessité propre à la matière sans la définir à l'avance ?
Hume (Cléanthe, dans les Dialogues) 1779 · attaque la prémisse 2

« Nécessaire par soi » n'a pas de sens : tout ce que nous concevons comme existant, nous pouvons aussi le concevoir comme non existant. Aucun être n'est donc tel que sa non-existence soit contradictoire.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1779, après sa mort (1037).
B
Bruce Reichenbach défenseur de l'argument · 1972
Résumé : à propos d'un autre usage du même raisonnement par Hume (on peut concevoir un événement sans cause, donc c'est possible), Reichenbach juge que passer de ce que l'on peut concevoir à ce qui est réellement possible confond une condition de notre connaissance avec une condition de l'être : on peut concevoir fausse une vérité nécessaire. Appliqué ici, que nous puissions concevoir un être absent ne montre pas qu'il pourrait réellement ne pas exister.
Le débat continue (notre résumé) Avicenne ne pouvait pas connaître cette objection, et nous n'avons pas relevé de passage qui y réponde directement. Ses textes donnent pourtant de quoi répondre : on peut comprendre ce qu'est un triangle et douter qu'il existe, parce que son essence est autre chose que son existence ; mais « le Premier n'a pas d'autre essence que son existence » (Métaphysique, VIII, 4). Pour ses défenseurs, on ne peut donc pas concevoir le Premier comme non existant, si on le conçoit correctement. Hume répondrait que nous n'avons aucune idée claire d'une telle essence, et Kant que l'existence n'est pas une propriété qu'une essence pourrait contenir. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Hume tient que tout ce qu'on conçoit existant, on peut le concevoir inexistant ; les défenseurs répondent que la concevabilité mesure notre pensée et non l'être. Avicenne ne pouvait pas connaître l'objection. Le désaccord de fond porte sur le lien entre concevabilité et possibilité.
Kant 1781 · attaque la prémisse 6

Pour passer de « un être nécessaire existe » à « c'est l'être suprême, unique et parfait », il faut admettre qu'un concept suffit à fixer ce qu'est cet être. C'est l'idée même de la preuve ontologique : la preuve cosmologique n'est qu'une preuve ontologique déguisée.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1781, après sa mort (1037).
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs d'Avicenne répondent qu'il ne part pas de l'idée d'un être parfait : il part du fait que quelque chose existe, et il déduit ensuite, de la seule nécessité d'exister, l'unicité et la simplicité du Premier. Kant répondrait que c'est justement ce passage d'un concept à une existence qu'il conteste. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Avicenne part du fait que quelque chose existe, non d'un concept ; Kant juge que l'identification finale de l'être nécessaire réintroduit un concept. La réponse par une nécessité seulement « factuelle », discutée dans l'argument de Thomas, convient mal à Avicenne, dont l'existant nécessaire l'est par son essence même.