QuestionsDieu existe-t-il ?Le monde a commencé, donc il a une cause
Dieu existe-t-il ?ThéismeCosmologique

Le monde a commencé, donc il a une cause

L'argument du kalam (version d'al-Ghazali)

Al-Ghazali 1058 · 1111La raison a ses limites : la certitude vient de l'expérience de Dieu.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Le monde a commencé, il a une cause, et cette cause est éternelle : c'est le Créateur du monde.

Pourquoi

Un nombre infini de révolutions déjà écoulées est impossible, donc le monde a commencé, et ce qui commence a une cause.

La même idée à travers l'histoire
Al-Ghazali1095La version présentée ici, au Moyen Âge : contre les philosophes de son temps (Avicenne), qui tiennent le monde pour éternel. Toute la preuve repose sur l'impossibilité d'une infinité de révolutions célestes déjà écoulées.
William Lane Craig1979William Lane Craig reprend l'argument au XXe siècle sous le nom d'« argument du kalam ». Il l'appuie sur les mathématiques de l'infini (l'hôtel de Hilbert) et sur la cosmologie du big bang, et ajoute que la cause doit être une personne. Le débat moderne (Mackie, Oppy, Carroll, Morriston) est présenté sur sa page.
En bref

« Le monde a commencé, donc il a une cause » est un argument d'Al-Ghazali (al-Iqtisad, I, 1-2 (vers 1095-1096) ; L'Incohérence des philosophes, discussion 1, 1095) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : Le monde a commencé, il a une cause, et cette cause est éternelle : c'est le Créateur du monde. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

al-Iqtisad, I, 1-2 (vers 1095-1096) ; L'Incohérence des philosophes, discussion 1
Valide avec une prémisse implicite

Les philosophes de son temps, à la suite d'Aristote et d'Avicenne, pensent que le monde est éternel : les cieux tournent depuis toujours, et Dieu en est la cause de toute éternité, comme le soleil est la cause de sa lumière. Al-Ghazali soutient au contraire que le monde a commencé, et que c'est justement ce qui prouve qu'il a une cause. Son idée clé : si le monde n'avait pas commencé, une infinité de révolutions du ciel serait déjà écoulée, et cela mène à des absurdités. Cette page présente sa version et le débat avec les philosophes de son temps ; la version moderne de cet argument est celle de Craig (voir « Autres versions »).

P1Tout ce qui commence d'exister a une cause : ce qui n'existait pas ne passe à l'existence que si quelque chose fait pencher la balance de ce côté. C'est évident dès qu'on a compris les mots.
P2Les corps ne sont jamais sans changements qui commencent (mouvement, repos). Les philosophes l'accordent : les cieux tournent sans arrêt, et chaque révolution commence.
P3Si le monde n'avait pas commencé, alors, comme il n'est jamais sans changements, il y aurait eu une infinité de révolutions célestes avant aujourd'hui.
P4Une infinité de révolutions déjà écoulées est impossible, car ce serait un nombre qu'on peut compter et qui pourtant n'a pas de fin : l'infini serait « terminé » ; ce nombre ne serait ni pair ni impair ; et les révolutions de Saturne (une tous les 30 ans), infinies, seraient pourtant 30 fois moins nombreuses que celles du Soleil, elles aussi infinies.
P5 · prémisse impliciteLes révolutions passées, même si elles n'existent plus, forment un tout qu'on peut compter : on peut se demander si leur nombre est pair ou impair, plus grand ou plus petit qu'un autre.
P6La cause du monde n'a pas elle-même commencé : sinon il lui faudrait une autre cause, et ainsi de suite à l'infini, ce qui est impossible. Il faut s'arrêter à une cause éternelle.
Donc le monde a commencé, il a une cause, et cette cause est éternelle : c'est le Créateur du monde.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde sans commencement, avec une infinité de révolutions passées qui ne forment pas un tout dénombrable : la question « pair ou impair ? » ne se pose pas, et la conclusion tombe. C'est exactement la réponse des philosophes (deuxième objection).
L'argument est valide si l'on ajoute P5, qu'al-Ghazali ne pose pas dans al-Iqtisad mais qu'il défend dans L'Incohérence quand les philosophes la contestent. Sans P5, ses absurdités (pair ou impair, Saturne et le Soleil) ne valent plus : elles ne concernent que des nombres qu'on peut compter. Tout le débat se joue donc sur P4 et P5, c'est-à-dire sur l'infini. Remarque : l'argument prouve une cause éternelle ; il ne dit pas encore qu'elle choisit. Pour cela, al-Ghazali ajoute, contre les philosophes, que cette cause agit par une volonté (voir la première objection).
Analogie. Imagine une file d'attente sans début, où chacun est arrivé après celui qui le précède. Pour arriver jusqu'à toi, il aurait fallu qu'une infinité de personnes passent d'abord : la file n'aurait jamais pu « arriver » jusqu'à aujourd'hui. Pour al-Ghazali, le temps passé est cette file : s'il n'a pas de début, aujourd'hui n'aurait jamais pu venir.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Avicenne et les philosophes (d'après al-Ghazali) 1027 · attaque la conclusion

Une cause éternelle et toujours la même ne peut pas produire un monde qui commence. Si rien ne change en elle, pourquoi le monde serait-il apparu à tel moment plutôt qu'avant ? Ou bien rien ne sort d'elle, ou bien ce qui en sort existe depuis toujours. Le monde est donc éternel, causé par Dieu de toute éternité, comme la lumière par le soleil.

Al-Ghazali répond
Al-Ghazali
Qu'est-ce qui empêche de dire que le monde a commencé par une volonté éternelle, qui a voulu son existence au moment où il a existé ? Avant, son existence n'était pas voulue, donc il n'existait pas ; à ce moment-là, elle était voulue par la volonté éternelle, donc il a existé. Qu'y a-t-il d'impossible à cela ?
Les philosophes (d'après al-Ghazali)
Mais tous les instants se ressemblent. Qu'est-ce qui distingue un instant précis de ceux d'avant et d'après ? Rien ne se distingue de son semblable sans une raison qui le distingue.
Voir la suite du débat (1)
Al-Ghazali
C'est justement le rôle de la volonté : c'est un attribut dont la fonction est de distinguer une chose de sa semblable. Demander pourquoi la volonté a choisi l'un de deux semblables, c'est comme demander pourquoi la science connaît son objet : c'est ce qu'elle est.
Le débat continue (notre résumé) Al-Ghazali ajoute un exemple : un homme qui aime les dattes, devant deux dattes identiques, en prend une ; il choisit donc sans raison qui distingue les deux. Le débat reste ouvert. Averroès répondra qu'une volonté qui choisit sans aucune raison n'est pas une volonté telle que nous la connaissons. Les philosophes ajoutent dans le texte qu'une cause complète produit son effet aussitôt (al-Ghazali rapporte aussi cet argument). Aujourd'hui encore, Morriston fait la même objection à Craig (voir l'argument du kalam).
Où en est le débat (notre résumé)Al-Ghazali répond qu'une volonté éternelle peut choisir un moment parmi des moments semblables ; Averroès jugera qu'une volonté sans raison de choisir n'est pas une volonté. Le désaccord de fond : une liberté sans raison suffisante est-elle intelligible ? Craig reprend l'idée d'un agent libre (voir son argument).
Les philosophes (d'après al-Ghazali) 1095 · attaque la prémisse 5

Votre erreur est de parler d'un « tout fait d'unités ». Les révolutions passées n'existent plus, et les futures pas encore. Un tout désigne des choses présentes ; ici, il n'y a rien. On ne peut donc pas demander si leur nombre est pair ou impair.

Al-Ghazali répond
Al-Ghazali
Un nombre est forcément pair ou impair, que les choses comptées existent encore ou non. Si l'on pense à un nombre de chevaux, il est pair ou impair, qu'ils existent ou qu'ils aient disparu.
Al-Ghazali
Et selon vos propres principes, il existe maintenant une infinité de choses distinctes : les âmes humaines séparées du corps par la mort. C'est la thèse d'Avicenne, et peut-être d'Aristote. Leur nombre n'est ni pair ni impair : que répondrez-vous à qui dit que c'est une absurdité évidente ?
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps se retournent l'argument : al-Ghazali appelle absurde un infini ni pair ni impair, mais il montre que les philosophes l'acceptent déjà pour les âmes. Les mathématiques modernes (Cantor, XIXe siècle) diront qu'une collection infinie n'est en effet ni « paire » ni « impaire » au sens ordinaire, sans contradiction. Averroès répondra plus tard que la différence est claire pour les philosophes : une infinité de corps présents en même temps est impossible, mais une suite infinie dans le temps n'est pas un infini actuel ; il conteste aussi qu'Avicenne ait admis une infinité d'âmes (point discuté par les historiens). Reste à savoir si un tel infini peut exister dans le temps réel : c'est le cœur du débat moderne entre Craig, Mackie et Oppy.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps retournent l'argument contre l'autre : un infini ni pair ni impair est absurde pour al-Ghazali, mais les philosophes l'admettaient déjà pour les âmes. Les mathématiques modernes (Cantor) rendent cohérent un infini achevé, sans dire s'il peut exister dans le monde : point ouvert.
Objection anticipée par al-Ghazali attaque la prémisse 4

Vous-mêmes admettez un infini : selon vous, ce que Dieu peut faire est sans fin, et ce qu'il sait aussi ; et ce qu'il sait est plus vaste que ce qu'il peut faire. Voilà un infini plus grand qu'un autre infini, l'absurdité même que vous reprochez aux révolutions célestes.

Al-Ghazali répond
Al-Ghazali
Dire que la puissance de Dieu est sans fin ne veut pas dire qu'une infinité de choses existe. Cela veut dire que Dieu peut toujours faire exister quelque chose. Les choses, elles, ce sont les existants, et ils sont en nombre fini.
Le débat continue (notre résumé) La réponse distingue un infini « en puissance » (on peut toujours ajouter) d'un infini « réel » (une infinité de choses déjà là). C'est la distinction d'Aristote, et c'est encore celle de Craig. Mais ses adversaires répondent que le passé n'existe plus lui non plus : une infinité de jours passés serait-elle vraiment un infini « réel » ?
Où en est le débat (notre résumé)La réponse distingue un infini en puissance d'un infini réel. Le désaccord porte sur la question de savoir si les événements passés, qui n'existent plus, forment un infini réel (voir l'argument de Craig).
Thomas d'Aquin 1268 · attaque la prémisse 4

Que le monde ait commencé, nous le savons par la foi, mais la raison ne peut pas le démontrer. Les arguments contre un passé infini ne sont pas des démonstrations. C'est pourquoi Thomas, lui-même croyant au commencement du monde, prouve Dieu en supposant au contraire un monde éternel : si la preuve marche même dans ce cas, elle est plus solide.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1268, après sa mort (1111).
William Lane Craig défenseur de l'argument · 1979
Résumé : Craig soutient au contraire que la raison peut établir que le passé est fini : un infini réel de choses ne peut pas exister (hôtel de Hilbert), et une série d'événements ne peut pas être formée réellement par addition successive. Il reprend ainsi la voie de Bonaventure contre celle de Thomas.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) Thomas accorde à al-Ghazali que, si le monde a commencé, il lui faut évidemment une cause (Somme contre les Gentils, I, 13). Le désaccord porte sur P4 : peut-on prouver, par la seule raison, qu'un passé infini est impossible ? Bonaventure, à la même époque, pensait que oui ; Thomas que non.
Où en est le débat (notre résumé)Thomas tient que le commencement du monde relève de la foi et que la raison ne le démontre pas ; Bonaventure, puis Craig, soutiennent le contraire. Le désaccord de fond : un passé infini est-il impossible par la seule raison ? Aucun camp n'a de démonstration acceptée par l'autre.
Averroès 1180 · attaque la conclusion

La querelle sur l'éternité du monde est presque une querelle de mots. Théologiens et philosophes s'accordent sur l'essentiel : le monde est produit par Dieu, et il ressemble à la fois à ce qui commence et à ce qui est éternel. Il ne faut donc déclarer personne mécréant sur ce point. Et, ajoute-t-il dans L'Incohérence de l'Incohérence, une volonté éternelle qui choisirait un instant sans aucune raison n'est pas compréhensible.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1180, après sa mort (1111).
Le débat continue (notre résumé) Averroès, né après la mort d'al-Ghazali, défend Aristote et un monde créé de toute éternité. Pour al-Ghazali, ce n'est pas une question de mots : un monde éternel n'aurait pas vraiment besoin d'un Créateur qui choisit, et c'est l'un des trois points pour lesquels il juge les philosophes hors de l'islam.
Où en est le débat (notre résumé)Averroès juge la querelle presque verbale ; pour al-Ghazali, un monde éternel n'aurait pas vraiment besoin d'un Créateur qui choisit. Le désaccord de fond porte sur le sens de « créer » : débat ouvert, sans réponse d'al-Ghazali à Averroès, qui lui est postérieur.