QuestionsFaut-il croire sans preuve ?Le Fils de Dieu est mort : c'est croyable, parce que c'est inepte
Faut-il croire sans preuve ?La foi va au-delà

Le Fils de Dieu est mort : c'est croyable, parce que c'est inepte

« Credo quia absurdum » (formule déformée) ; « Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? »

Tertullien 155 · 220Écrivain chrétien de langue latine : la foi chrétienne n'a pas à passer par la philosophie.
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Ce qu'il soutient

Le message chrétien est digne de foi sans la philosophie, qui n'en est ni la source ni la condition : son étrangeté même est une raison d'y croire.

Pourquoi

Ce que les hommes n'auraient pas inventé, parce que cela leur paraît absurde, mérite d'être cru.

La même idée à travers l'histoire
Tertullien206Dans De carne Christi (début du IIIe siècle, datation incertaine), contre Marcion qui niait que le Christ ait eu un vrai corps : ce qui paraît honteux et inepte dans la croix est, dit-il, ce qui rend le récit croyable.
Søren Kierkegaard1846Sous le nom de Johannes Climacus, il fait de la foi un risque : être chrétien tient au « comment » du croyant, qui ne convient qu'au « paradoxe absolu ». Autre époque, autre langage, même idée : la foi ne se déduit pas d'une preuve.
En bref

« Le Fils de Dieu est mort : c'est croyable, parce que c'est inepte » est un argument de Tertullien (De carne Christi, 5 ; De praescriptione haereticorum, 7, 206) sur la question « Faut-il croire sans preuve ? » (réponse : la foi va au-delà). Sa thèse : Le message chrétien est digne de foi sans la philosophie, qui n'en est ni la source ni la condition : son étrangeté même est une raison d'y croire. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De carne Christi, 5 ; De praescriptione haereticorum, 7
Valide avec une prémisse implicite

On résume souvent Tertullien (Carthage, vers 155-220) par la phrase « Je crois parce que c'est absurde » (credo quia absurdum). Il ne l'a jamais écrite. C'est une déformation tardive : d'après l'historien Peter Harrison, on la trouve sous une forme proche en 1643 chez Thomas Browne, et c'est au siècle des Lumières qu'elle devient le slogan de la foi contre la raison. Ce que Tertullien écrit, dans De carne Christi (5), est plus précis. Il répond à Marcion, pour qui le Christ n'avait pas eu un vrai corps, car un Dieu né, crucifié et mort serait indigne de Dieu. Tertullien accepte cette honte : « Le Fils de Dieu est mort : c'est tout à fait croyable, parce que c'est inepte (ineptum, c'est-à-dire déplacé, sot). Il a été enseveli et il est ressuscité : c'est certain, parce que c'est impossible. » Les spécialistes ne lisent pas là un rejet de toute raison. Robert Sider (1980), après James Moffatt (1916), y voit un argument de probabilité tiré de la Rhétorique d'Aristote : une histoire si choquante n'a pas pu être inventée par des hommes, et c'est une raison de la croire. Dans un autre texte, la Prescription contre les hérétiques (7), Tertullien pose la question restée célèbre : « Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? » Pour lui, la philosophie est la mère des hérésies, et celui qui a reçu l'Évangile n'a plus besoin de « curiosité » ni de recherche. Voici cette thèse sous sa forme la plus forte : la foi chrétienne se tient d'elle-même, sans que la philosophie ait à la fonder ou à la juger.

P1Le message chrétien annonce un Dieu crucifié, mort, puis ressuscité. Pour la sagesse du monde, c'est honteux, déplacé (ineptum) et impossible.
P2Entre la philosophie (Athènes, l'Académie) et la foi chrétienne (Jérusalem, l'Église), il n'y a rien de commun : la foi ne vient pas de la philosophie, et la philosophie est la source des hérésies.
P3Pour celui qui a reçu l'enseignement du Christ et l'Évangile, aucune recherche philosophique supplémentaire n'est nécessaire.
P4 · prémisse impliciteCe que des hommes n'auraient pas inventé, parce que cela leur paraît inepte, est digne de foi (argument de probabilité, lecture de Moffatt et de Sider).
Donc le message chrétien est digne de foi sans la philosophie, qui n'en est ni la source ni la condition : son étrangeté même est une raison d'y croire.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le message est inepte, ne vient pas de la philosophie et n'en a pas besoin, sans qu'il soit pour autant digne de foi : la conclusion ne suit pas.
P1, P2 et P3 donnent trois éléments : le message est inepte aux yeux du monde, il ne vient pas de la philosophie, il n'a pas besoin d'elle. Pour en tirer que le message est digne de foi, il faut P4 : ce qui paraît inepte n'a pas été inventé, donc mérite confiance. Les critiques discutent surtout P4 : une histoire invraisemblable est-elle plus crédible, ou seulement plus invraisemblable ?
Analogie. Un témoin raconte une histoire qui le couvre de honte et qui n'arrange personne. Si elle était inventée, il l'aurait arrangée à son avantage. L'étrangeté du récit plaide, dit Tertullien, pour son authenticité.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Augustin attaque la prémisse 3

Pour Augustin, croire et comprendre ne s'excluent pas : il faut croire pour comprendre, et comprendre un peu pour croire. Il conclut : « Comprends ma parole pour croire, et crois la parole de Dieu pour comprendre. » Sermon prêché au début du Ve siècle.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée après sa mort (220).
R
Robert D. Sider défenseur de l'argument · 1980
Sider soutient que Tertullien n'est pas l'ennemi de la raison qu'on imagine : dans ce passage il suit un argument de probabilité (Aristote, Rhétorique II, 23), où l'étrangeté d'un récit est une raison de le croire, et il emploie le mot fides au sens de « preuve ». Il le range parmi les rationalistes, non parmi les fidéistes.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : les spécialistes lisent Tertullien comme un auteur qui raisonne, non comme un ennemi de la raison. Le désaccord de fond reste entier : faut-il, comme Augustin, chercher à comprendre ce que l'on croit, ou, comme Tertullien dans la Prescription, tenir la recherche pour close une fois l'Évangile reçu ?
Thomas d'Aquin 1259 · attaque la prémisse 1

Thomas répond que seul le faux est le contraire du vrai. La vérité de la foi ne peut donc pas être contraire aux principes que la raison connaît naturellement (Somme contre les Gentils, I, 7).

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1259, après sa mort (220).
Søren Kierkegaard (Johannes Climacus) défenseur de l'argument · 1846
Sous le nom de Johannes Climacus, Kierkegaard soutient que la foi suppose le risque : elle est la contradiction entre la passion infinie du croyant et l'incertitude objective. Si je pouvais saisir Dieu objectivement, je ne croirais pas.
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Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : tout se joue sur le sens de « impossible ». Pour Thomas, la foi dépasse la raison sans la contredire. Pour Tertullien et Kierkegaard, la foi garde un côté scandaleux que la raison ne peut pas résorber, et c'est ce qui la rend risquée. Désaccord de fond : la raison peut-elle juger de ce qui est digne de foi ?