QuestionsDieu existe-t-il ?L'aveugle Saunderson : un ordre sans concepteur
Dieu existe-t-il ?AgnosticismeTéléologique (le dessein)

L'aveugle Saunderson : un ordre sans concepteur

Denis Diderot 1713 · 1784Rassembler tout le savoir humain dans l'Encyclopédie.
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Ce qu'il soutient

L'ordre de la nature ne prouve pas qu'un Dieu l'a conçu, et Dieu n'en donnerait pas une meilleure explication : sur l'origine des choses, mieux vaut avouer notre ignorance.

Pourquoi

Une autre explication est possible : la matière a produit beaucoup d'êtres, et seuls les mieux formés ont subsisté, sans concepteur.

En bref

« L'aveugle Saunderson : un ordre sans concepteur » est un argument de Denis Diderot (Lettre sur les aveugles, 1749) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : agnosticisme). Sa thèse : L'ordre de la nature ne prouve pas qu'un Dieu l'a conçu, et Dieu n'en donnerait pas une meilleure explication : sur l'origine des choses, mieux vaut avouer notre ignorance. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Lettre sur les aveugles, 1749
Valide avec une prémisse implicite

Un pasteur montre à un mathématicien aveugle, sur son lit de mort, les merveilles de la nature : elles prouvent Dieu. L'aveugle répond que cet ordre peut venir d'un tri : la matière a produit d'innombrables formes, les ratées ont disparu, seules celles qui pouvaient vivre et se reproduire sont restées. Attention : Saunderson a existé, mais ce discours est inventé par Diderot. C'est sa voix, sous un masque. Et Saunderson ne dit pas « Dieu n'existe pas » : il juge même téméraire de nier ce que Newton admettait. Il demande d'avouer notre ignorance. Le récit finit sur une énigme : dans son délire, il s'écrie « Ô Dieu de Clarke et de Newton, prends pitié de moi ! ». Prudence face à la censure ou vrai doute ? Les lecteurs en débattent. Diderot, lui, deviendra athée.

P1L'ordre du monde ne prouve un concepteur que si aucune autre explication de cet ordre n'est possible.
P2Or une autre explication est possible : au début, la matière en mouvement a formé une foule d'êtres, beaucoup mal formés ; ceux-ci ont disparu, et seuls sont restés ceux qui pouvaient survivre et se reproduire.
P3Cette explication s'accorde avec ce qu'on observe : l'ordre n'est pas parfait, il naît encore des êtres mal formés, comme Saunderson lui-même, aveugle.
P4 · prémisse impliciteUne explication possible et cohérente avec les faits suffit à ôter à l'argument du dessein sa force de preuve, même si elle n'est pas démontrée.
P5Invoquer un Dieu pour expliquer l'ordre n'explique rien de plus : c'est couper un nœud par un nœud encore plus difficile à défaire.
Donc l'ordre de la nature ne prouve pas qu'un Dieu l'a conçu, et Dieu n'en donnerait pas une meilleure explication : sur l'origine des choses, mieux vaut avouer notre ignorance.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où un tri naturel est possible et s'accorde avec les faits, mais où l'ordre prouve quand même un concepteur, parce que cette autre explication, simplement possible, ne compte pas.
Valide avec P4. La conclusion a deux volets. P1 à P4 retirent à l'ordre du monde sa force de preuve ; P5 dit que Dieu, de toute façon, n'expliquerait rien de plus. Le point décisif est P4 : il suffit d'une explication possible, pas démontrée. Les défenseurs du dessein attaquent surtout là, et P1 : pour eux, l'argument du dessein n'a pas besoin d'exclure toute autre explication, il suffit que le concepteur soit la meilleure. Ils attaquent aussi P2 (ce tri est-il vraiment possible ?) et P5 (Dieu est-il vraiment un nouveau nœud ?). Attention : la conclusion ne dit pas que Dieu n'existe pas. Elle dit que cette preuve-là ne marche pas et qu'il faut avouer notre ignorance. C'est pourquoi nous classons cet argument en agnosticisme.
Analogie. Vous trouvez dans un tiroir uniquement des clés qui ouvrent la porte. Quelqu'un les a-t-il choisies ? Peut-être. Mais si vous savez qu'on a essayé des milliers de clés et jeté toutes celles qui n'ouvraient pas, le tiroir ne prouve plus qu'un serrurier les a fabriquées sur mesure.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Diderot lui-même, trois ans plus tôt (Pensées philosophiques, 1746) 1746 · attaque la prémisse 2

L'aile d'un papillon, l'œil d'un minuscule insecte montrent une intelligence aussi clairement que les livres de Newton montrent qu'il pensait. Et l'expérience prouve que la matière qui pourrit ne produit jamais seule rien d'organisé : la matière ne s'arrange pas toute seule en êtres vivants.

Diderot répond
Diderot Sa réponse en 1749, par la voix de Saunderson
Je vous accorde l'ordre admirable du monde tel qu'il est aujourd'hui. Mais sur son état premier, vous êtes aussi aveugle que moi : personne n'a vu comment les vivants se sont formés, et rien n'interdit de penser qu'il y en eut d'abord une multitude de ratés.
Où en est le débat (notre résumé)Entre 1746 et 1749, Diderot change de position : sa réponse de 1749 ne conteste plus l'ordre actuel du monde, mais l'idée qu'on sache comment il s'est formé. Le désaccord de fond porte sur la possibilité d'un ordre né de la matière seule, que Darwin a rendue précise pour les vivants.
William Paley 1802 · attaque la prémisse 4

Un tri n'explique que la disparition des formes ratées, pas l'apparition d'organes aussi précis que l'œil. Dire qu'un ordre est « possible » par hasard ne suffit pas : on ne voit nulle part ces innombrables essais ratés, alors que l'œil montre tous les signes d'un outil conçu pour voir.

sans réponse
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1802, après sa mort (1784).
Où en est le débat (notre résumé)Paley répondait à l'idée d'un tri en une fois, pas à la sélection cumulative de Darwin. Le débat sur l'œil, les étapes intermédiaires et la complexité irréductible se poursuit dans l'argument de la montre de Paley.
Richard Swinburne 1968 · attaque la prémisse 2

Swinburne accorde que Darwin a expliqué l'ordre des vivants, l'agencement de leurs organes, par des lois naturelles : sur ce point, l'idée de Saunderson est devenue scientifique. Mais ce tri suppose lui-même un autre ordre, que rien ne trie : la régularité des lois de la nature, qui valent partout et toujours. C'est sur cet ordre-là que Swinburne fait reposer l'argument du dessein.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1968, après sa mort (1784).
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps s'accordent que la sélection naturelle explique l'adaptation des vivants. Le désaccord porte sur l'ordre des lois elles-mêmes : demande-t-il un concepteur, ou est-ce un fait premier qu'on n'explique pas ? Le débat s'est prolongé avec le réglage fin des constantes (dessein, multivers ou simple fait). Point ouvert.
Leibniz (l'être nécessaire) 1714 · attaque la prémisse 5

Dieu n'est pas un nouveau nœud comme l'éléphant ou la tortue. Chaque chose du monde dépend d'une autre, et on peut toujours demander pourquoi. Mais Dieu est un être nécessaire : il porte en lui-même la raison de son existence. La question « et qui l'a fait, lui ? » ne se pose donc plus. C'est là qu'on peut s'arrêter.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Diderot dans ses textes.
David Hume défenseur de l'argument · 1779 · Cléanthe, dans les Dialogues (partie IX)
Dans les Dialogues, Cléanthe, pourtant défenseur du dessein, répond à Déméa qui avance un argument du même type. Tout ce que nous concevons comme existant, nous pouvons le concevoir comme inexistant, Dieu compris : aucun être n'est donc nécessaire au sens où sa non-existence serait contradictoire. Et si la nécessité tient à des qualités inconnues, pourquoi l'univers matériel ne serait-il pas lui-même l'être nécessairement existant ? Nous ne connaissons pas toutes les qualités de la matière.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond porte sur la notion d'être nécessaire : les uns jugent qu'un tel être arrête la série des « pourquoi », les autres qu'on ne voit pas pourquoi cette nécessité reviendrait à Dieu plutôt qu'au monde matériel. Point ouvert.