QuestionsDieu existe-t-il ?La guêpe qui dévore la chenille
Dieu existe-t-il ?AgnosticismeTéléologique (le dessein)

La guêpe qui dévore la chenille

L'argument du mauvais dessein (ou de l'imperfection)

Charles Darwin 1809 · 1882Les êtres vivants s'expliquent par la sélection naturelle, sans plan préalable.
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Ce qu'il soutient

Le détail des vivants n'a pas été voulu pièce par pièce par un Dieu bon et tout-puissant, et il ne donne aucune raison de le croire : rien n'oblige à penser que l'œil a été conçu exprès. La question de Dieu reste ouverte : Darwin penche pour des lois voulues, « les détails, bons ou mauvais, étant laissés » à ce qu'on peut appeler le hasard, et juge le sujet « trop profond pour l'intelligence humaine ».

Pourquoi

Un Dieu bon qui aurait voulu chaque détail n'aurait pas fait la cruauté qu'on trouve chez les vivants, que la sélection naturelle prévoit.

La même idée à travers l'histoire
Hume1779Philon, dans les Dialogues : à en juger par ses défauts, le monde pourrait être « l'essai grossier de quelque Dieu encore enfant ».
Charles Darwin1860Darwin applique l'idée au détail des vivants : la guêpe ichneumon, l'aiguillon de l'abeille, les organes inutiles s'expliquent par la sélection naturelle, mal par un Créateur bon et tout-puissant.
Stephen Jay Gould1980Le Pouce du panda : le « pouce » du panda est un os du poignet agrandi, une solution bricolée. Pour Gould, ces arrangements bizarres sont la preuve de l'évolution, des chemins qu'un Dieu raisonnable n'aurait jamais pris.
Richard Dawkins2009Dawkins ajoute la rétine des vertébrés, câblée à l'envers (L'Horloger aveugle, 1986), et le nerf laryngé de la girafe, qui fait un détour de plusieurs mètres par la poitrine : « si on y voit le produit d'un dessein, c'est une honte » (Le Plus Grand Spectacle du monde, 2009).
En bref

« La guêpe qui dévore la chenille » est un argument de Charles Darwin (Lettre à Asa Gray, 22 mai 1860 ; L'Origine des espèces (1859), 1860) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : agnosticisme). Sa thèse : Le détail des vivants n'a pas été voulu pièce par pièce par un Dieu bon et tout-puissant, et il ne donne aucune raison de le croire : rien n'oblige à penser que l'œil a été conçu exprès. La question de Dieu reste ouverte : Darwin penche pour des lois voulues, « les détails, bons ou mauvais, étant laissés » à ce qu'on peut appeler le hasard, et juge le sujet « trop profond pour l'intelligence humaine ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Lettre à Asa Gray, 22 mai 1860 ; L'Origine des espèces (1859)
Valide avec une prémisse implicite

Paley disait : regardez l'œil, il a été conçu. Darwin répond : regardez aussi le reste. Certaines guêpes, les ichneumons, pondent leurs œufs dans des chenilles vivantes, que les larves dévorent de l'intérieur. L'abeille meurt de son propre aiguillon. Des animaux portent des organes qui ne servent à rien. Un ingénieur tout-puissant et bon aurait-il fait cela exprès ? La sélection naturelle, elle, prévoit ces défauts. Darwin n'en conclut pas qu'il n'y a pas de Dieu : il écrit qu'il n'avait « aucune intention d'écrire en athée » et se dira plus tard agnostique. Classement : l'argument retire au détail de la nature sa valeur de preuve, sans trancher la question de Dieu ; c'est pourquoi nous le rangeons, comme Darwin lui-même, en agnosticisme. Gould et Dawkins l'utilisent ensuite en faveur de l'athéisme.

P1Si chaque détail des êtres vivants avait été voulu un par un par un Dieu bon et tout-puissant, on ne devrait pas y trouver de cruauté inutile, ni de bricolage maladroit qu'un bon ingénieur éviterait.
P2Or on en trouve beaucoup : l'ichneumon dont les larves se nourrissent à l'intérieur de chenilles vivantes, l'abeille tuée par son propre aiguillon, les mâles abeilles massacrés par leurs sœurs, des organes inutiles comme les dents de l'embryon du veau.
P3La sélection naturelle, elle, prévoit ces défauts : elle rend chaque être seulement un peu meilleur que ses concurrents, jamais parfait, et elle se moque de la souffrance tant qu'elle ne nuit pas à la survie de l'espèce.
P4 · prémisse impliciteQuand une explication prévoit des faits et qu'une autre les rend surprenants, ces faits ne donnent aucune raison de croire la seconde.
Donc le détail des vivants n'a pas été voulu pièce par pièce par un Dieu bon et tout-puissant, et il ne donne aucune raison de le croire : rien n'oblige à penser que l'œil a été conçu exprès. La question de Dieu reste ouverte : Darwin penche pour des lois voulues, « les détails, bons ou mauvais, étant laissés » à ce qu'on peut appeler le hasard, et juge le sujet « trop profond pour l'intelligence humaine ».

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où les défauts existent, où la sélection les prévoit, et où l'on aurait pourtant une bonne raison de croire au dessein du détail : il faut donc dire que des faits mieux prévus par une autre explication ne comptent pas en faveur de celle-ci.
Valide avec P4. P1 et P2 suffisent pour la première partie : si le détail voulu exclut les défauts, et qu'il y a des défauts, le détail n'a pas été voulu ainsi. P3 et P4 ajoutent la seconde partie : les défauts ne sont pas seulement gênants pour l'idée d'un dessein, ils sont attendus si la sélection est vraie. Les objections visent surtout P1 : un concepteur bon devait-il vraiment éviter ces défauts ? Remarque : la conclusion porte sur un Dieu qui règle chaque détail, pas sur tout Dieu possible ; Darwin laisse ouverte l'idée de lois voulues par un Créateur.
Analogie. Tu ouvres un vieux téléphone et tu trouves des fils qui font des détours absurdes, des pièces inutiles collées au scotch. Tu ne penses pas à un ingénieur génial qui l'aurait dessiné d'un coup ; tu penses à un appareil réparé et modifié mille fois. Darwin dit : le vivant ressemble à ce téléphone-là.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

William Paley 1802 · attaque la prémisse 1

Une machine n'a pas besoin d'être parfaite pour montrer qu'elle a été faite dans un but. Une montre qui retarde reste une montre fabriquée. Les défauts posent une question sur l'habileté de l'artisan, pas sur son existence ; et ils peuvent venir de la résistance des matériaux ou d'une difficulté d'exécution que nous ne voyons pas.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Darwin dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Paley écrit avant Darwin, qui ne lui répond pas directement sur ce point. Mais l'argument de Darwin ne dit pas qu'une machine imparfaite n'a pas d'auteur ; il vise un auteur à la fois bon et tout-puissant. Or les excuses de l'horloger (matériaux rebelles, outils limités) se comprennent mal pour un Créateur tout-puissant, qui a choisi les matériaux et les lois. Les défenseurs de Paley répondent qu'un monde fait de lois stables impose lui-même des contraintes, même à Dieu.
William Paley 1802 · attaque la prémisse 1

Les crochets de la vipère, l'aiguillon de la guêpe, les griffes des prédateurs ont bien été voulus. La seule question est de savoir si, au bout du compte, c'est un mal. Notre savoir est limité : il peut y avoir des conséquences cachées qui feraient pencher la balance du bon côté. Et pour un animal sauvage, être tué vite par un prédateur vaut peut-être mieux que mourir lentement de faim et de vieillesse.

Darwin répond
Charles Darwin 1876 · Réponse de Darwin dans son autobiographie (il ne nomme pas Paley)
Certains expliquent la souffrance en disant qu'elle sert au progrès moral de l'homme. Mais les hommes ne sont presque rien à côté de tous les autres êtres sensibles, qui souffrent souvent beaucoup sans aucun progrès moral. Ce très vieil argument tiré de la souffrance contre une Cause première intelligente lui paraît fort ; alors que beaucoup de souffrance s'accorde bien avec la sélection naturelle.
Le débat continue (notre résumé) Darwin ajoute toutefois, dans le même texte, que selon lui le bonheur l'emporte sur la souffrance chez la plupart des êtres. Le débat continue aujourd'hui sous le nom de « théisme sceptique » : nos limites nous empêchent-elles de juger qu'une souffrance est inutile ? Ses adversaires répondent que, poussée loin, cette prudence empêcherait aussi de lire un dessein dans l'œil, ce qui était tout le projet de Paley.
A
Asa Gray 1860 · attaque la conclusion

Le botaniste américain, ami de Darwin et chrétien, accepte la sélection. Mais tant que la cause des variations reste inconnue, on peut supposer qu'elles ont été guidées le long de lignes utiles, comme des ruisseaux qui creusent eux-mêmes leur lit mais dont le tracé a été voulu. La sélection serait l'outil du dessein, pas son remplaçant.

Darwin répond
Charles Darwin 1868 · Réponse de Darwin à Gray (De la variation des animaux et des plantes, 1868)
Un architecte bâtit une maison avec des pierres tombées d'une falaise, en choisissant celles qui ont la bonne forme. Personne ne dira que le Créateur a donné exprès leur forme à ces pierres pour l'architecte. De même, les éleveurs choisissent parmi des variations dont beaucoup sont inutiles ou nuisibles à l'animal. Si l'on n'admet pas que les variations du chien ont été guidées pour produire le lévrier, rien n'autorise à le croire pour les variations naturelles. « Nous ne pouvons guère suivre le professeur Asa Gray ».
Le débat continue (notre résumé) Darwin reconnaît aussitôt une difficulté qu'il juge insoluble : un Créateur qui sait tout a prévu toutes les conséquences de ses lois. Gray reste chrétien et darwinien ; Darwin reste « perplexe ». Leur échange est l'ancêtre de l'« évolution théiste » d'aujourd'hui, qui place le dessein dans les lois et non dans chaque détail.
M
Michael Behe 1996 · attaque la prémisse 1

L'argument de l'imperfection exige une perfection à tous les niveaux et suppose qu'on sait ce qu'un concepteur voulait faire. Or on ne peut guère connaître les raisons d'un concepteur, à moins qu'il ne nous les dise. Un objet imparfait, ou bricolé, peut très bien avoir été conçu : nos voitures et nos ordinateurs ne sont pas parfaits.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1996, après sa mort (1882).
Le débat continue (notre résumé) Les critiques de Behe répondent que cette prudence a un prix : si l'on ne peut rien savoir des intentions du concepteur, l'hypothèse du dessein ne prévoit plus rien et devient impossible à tester. Elle ne peut alors plus servir de preuve, ce qui était le but de Paley. Behe parle d'ailleurs d'un concepteur, sans dire qu'il est bon et tout-puissant ; or P1 vise précisément ce Dieu-là.
Alvin Plantinga 1974 · attaque la prémisse 1

Il est possible que le mal naturel vienne d'êtres libres non humains. Selon la doctrine traditionnelle, Satan, un puissant esprit créé avant l'homme, s'est révolté contre Dieu et cause depuis tout le mal qu'il peut. Si c'est possible, le mal dans la nature n'est pas incompatible avec un Dieu bon et tout-puissant.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1974, après sa mort (1882).
Le débat continue (notre résumé) Plantinga ne prétend pas que c'est vrai, seulement que c'est logiquement possible : c'est une « défense », pas une explication. Ses critiques répondent qu'une simple possibilité ne rend pas l'hypothèse probable, et que la souffrance animale existe des centaines de millions d'années avant l'homme : une chute humaine ne peut pas l'expliquer. D'autres théistes préfèrent dire que Dieu a voulu un monde qui se fait lui-même, par l'évolution, avec son prix de souffrance.