QuestionsDieu existe-t-il ?Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse
Dieu existe-t-il ?AgnosticismeTéléologique (le dessein)

Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse

L'hypothèse Dieu, inutile en astronomie ; la réponse de Laplace à Napoléon

Pierre-Simon de Laplace 1749 · 1827Une intelligence qui connaîtrait toutes les forces et positions verrait l'avenir comme le passé.
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Ce qu'il soutient

En astronomie, l'hypothèse d'un dessein divin n'est pas nécessaire. Là où l'on ne sait pas encore, il est plus sage d'avouer son ignorance que de la combler par des causes imaginées.

Pourquoi

Le système solaire est stable par ses seules lois et son arrangement peut en découler : mieux vaut avouer l'ignorance que poser Dieu.

La même idée à travers l'histoire
Isaac Newton1713Newton conclut de l'arrangement des planètes qu'il est l'œuvre d'un être intelligent et tout-puissant. Laplace cite ce passage pour y répondre : c'est le point de départ de son argument.
Gottfried Wilhelm Leibniz1715Selon Laplace, Leibniz jugeait que faire intervenir Dieu pour remettre le système solaire en ordre, c'est « avoir des idées bien étroites de la sagesse et de la puissance de Dieu » (le débat eut lieu dans ses lettres à Samuel Clarke, porte-parole de Newton, en 1715-1716 ; la phrase est donnée par Laplace, pas relevée chez Leibniz). Laplace cite aussi la réplique de Newton contre l'harmonie préétablie de Leibniz, et renvoie les deux dos à dos : « la postérité n'a point admis ces vaines hypothèses ».
Pierre-Simon de Laplace1835Laplace formule la règle de méthode : devant ce qu'on ne sait pas encore expliquer, il est plus sage d'avouer son ignorance que d'imaginer des causes pour calmer son inquiétude.
Pierre-Simon de Laplace1872L'anecdote célèbre est rapportée par Augustus De Morgan : Napoléon lui reprochant de n'avoir jamais nommé le Créateur, Laplace aurait répondu « Je n'avais pas besoin de cette hypothèse-là ». C'est un récit de seconde main, sans témoin ni date, que De Morgan dit « bien connu à Paris, mais jamais imprimé en entier » : il ne figure dans aucun livre de Laplace. Le journal de l'astronome William Herschel (août 1802) rapporte une conversation voisine, où Laplace soutient devant Bonaparte qu'une chaîne de causes naturelles suffit à expliquer le système du monde, sans cette phrase.
En bref

« Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse » est un argument de Pierre-Simon de Laplace (Exposition du système du monde, livre V, ch. VI et note VII (éd. de 1835), 1835) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : agnosticisme). Sa thèse : En astronomie, l'hypothèse d'un dessein divin n'est pas nécessaire. Là où l'on ne sait pas encore, il est plus sage d'avouer son ignorance que de la combler par des causes imaginées. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Exposition du système du monde, livre V, ch. VI et note VII (éd. de 1835)
Valide avec une prémisse implicite

Newton pensait que Dieu avait dû ranger le système solaire : toutes les planètes tournent dans le même sens et presque dans le même plan, sur des orbites presque circulaires, et il voyait là un arrangement que des causes mécaniques ne pouvaient pas produire. Il pensait aussi qu'avec le temps, les planètes se dérangeraient et que Dieu devrait les remettre en ordre. Laplace, un siècle plus tard, calcule le contraire : l'arrangement des planètes est précisément celui qui assure la stabilité. Puis il propose que cet arrangement soit lui-même l'effet des lois du mouvement, par la condensation d'une nébuleuse. Il ne conclut pas que Dieu n'existe pas. Il conclut que l'astronomie n'a pas besoin de lui pour expliquer le ciel. Une réplique prêtée à Laplace face à Napoléon a rendu cette idée célèbre.

P1Newton invoque une intelligence divine pour deux raisons : l'arrangement des planètes et des satellites (mêmes sens, mêmes plans, orbes presque circulaires) ne lui semble pas avoir de cause mécanique ; et il pense que ce système aura besoin d'être remis en ordre par son auteur.
P2Les calculs montrent que l'arrangement des planètes est précisément celui qui en assure la stabilité : l'attraction mutuelle des corps ne peut pas l'altérer, comme Newton le supposait. Il n'y a donc pas, de ce côté, de réforme à prévoir par une main extérieure.
P3L'arrangement des planètes peut lui-même être l'effet des lois du mouvement, par exemple si le Soleil fut jadis entouré d'une vaste nébuleuse qui s'est condensée. Laplace présente cette hypothèse avec défiance, comme une conjecture et non comme un résultat de l'observation ou du calcul.
P4Dans l'histoire des sciences, les causes finales ont toujours reculé aux limites de ce qu'on sait : on les plaçait dans l'atmosphère pour les météores, Newton les place aux limites du système solaire. Elles expriment donc l'ignorance où nous sommes des vraies causes.
P5 · prémisse impliciteSi l'arrangement peut s'expliquer par des lois et si l'histoire montre que ces lacunes se comblent, alors l'arrangement n'est pas établi comme inexplicable par des causes naturelles, et Dieu n'est pas requis pour l'expliquer.
Donc, en astronomie, l'hypothèse d'un dessein divin n'est pas nécessaire. Là où l'on ne sait pas encore, il est plus sage d'avouer son ignorance que de la combler par des causes imaginées.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'arrangement peut être l'effet de lois, où l'histoire montre des lacunes comblées, et où pourtant l'arrangement reste établi comme inexplicable par des causes naturelles : le passé n'oblige pas l'avenir, et une lacune peut résister.
L'argument est valide avec P5. P1 donne le raisonnement de Newton : Dieu est requis seulement si l'arrangement est inexplicable ou si une réforme est nécessaire. P2 écarte la réforme. P3 et P4 rendent le premier cas incertain ; P5 en tire que l'arrangement n'est pas établi comme inexplicable. La conclusion est volontairement modeste : elle ne dit pas que Dieu n'existe pas, mais qu'il n'est pas une hypothèse nécessaire de l'astronomie. La faiblesse est dans P1 : un croyant peut répondre que Dieu n'est pas un bouche-trou pour les lacunes, mais l'auteur des lois elles-mêmes (voir l'objection de Paley).
Analogie. Tu trouves une pièce parfaitement rangée et tu en conclus que quelqu'un l'a rangée. Un physicien te montre qu'en secouant le sol, les objets se classent d'eux-mêmes par taille. Tu n'as pas prouvé que personne n'est venu : tu n'as plus besoin de faire venir quelqu'un pour expliquer le rangement. C'est tout ce que dit Laplace du ciel.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Isaac Newton (Optique, cité par Laplace) 1704 · attaque la prémisse 2

Newton écrit qu'un destin aveugle n'aurait jamais pu faire mouvoir ainsi toutes les planètes, à de petites inégalités près. Ces inégalités, qui viennent de l'action mutuelle des planètes et des comètes, deviendront probablement plus grandes avec le temps, jusqu'à ce que le système ait besoin d'être remis en ordre par son auteur. Le système aura donc besoin, à la longue, que son auteur intervienne.

un défenseur répond
Laplace défenseur de l'argument · 1835 · Réponse de Laplace
Laplace répond que les conditions de l'arrangement des planètes sont précisément celles qui en assurent la stabilité : les mouvements sont presque circulaires, dans le même sens, dans des plans peu différents, donc le système ne fait qu'osciller autour d'un état moyen. L'attraction mutuelle des corps ne peut pas en altérer la stabilité, contrairement à ce que supposait Newton.
Laplace (une réserve de lui-même) 1835
Laplace ne prétend pas que le système soit éternel. Il admet que la résistance de la lumière, et la perte de masse du Soleil par son rayonnement, finiront par détruire l'arrangement des planètes, et qu'une réforme deviendrait alors nécessaire. Mais il rappelle que tant d'espèces animales disparues montrent une tendance de la nature à changer même les choses les plus fixes, et que le système solaire, vaste pour nous, n'est qu'un point dans l'univers.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : sur la stabilité, le désaccord a été tranché en faveur de Laplace pour les perturbations de l'attraction mutuelle, qu'il a pu calculer. Laplace lui-même laisse ouvertes des causes plus lentes (résistance, perte de masse), qu'il jugeait sans portée sur le fond. Le débat de fond ne porte plus sur la stabilité mais sur l'origine de l'arrangement (objection suivante).
William Paley 1802 · attaque la prémisse 5

Paley juge que l'on se trompe en donnant une loi comme cause d'un phénomène. Pour lui, une loi suppose un agent, car elle est seulement la manière dont un agent procède. Sans cet agent, la loi ne fait rien. Même si le système solaire découle de lois comme celles de la nébuleuse, la question reste : qui a fait ces lois et ces conditions de départ ? L'explication par les lois ne supprime pas le concepteur, elle le place plus loin.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Laplace dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Laplace n'a pas répondu à Paley, qui écrit après la première édition de l'Exposition (1796) sans citer Laplace. Mais le texte de Laplace distingue deux choses : il refuse de combler une lacune de la science par un dessein (c'est ce que lui reproche Newton), et il ne dit rien de l'origine des lois elles-mêmes. Cette distinction laisse intacte la question de Paley, qui porte sur les lois, pas sur les lacunes.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : tout le désaccord porte sur P1 et P5. Laplace traite Dieu comme une hypothèse à utiliser quand les lois manquent ; Paley le voit comme ce qui rend les lois possibles. L'argument de Laplace montre que le « Dieu des lacunes » recule, mais il ne tranche pas la question du « Dieu des lois ». Le débat est ouvert.