QuestionsDieu existe-t-il ?La loi morale suppose un législateur
Dieu existe-t-il ?ThéismeMoral

La loi morale suppose un législateur

L'argument moral

C. S. Lewis 1898 · 1963La loi morale que chacun ressent, et la raison elle-même, pointent vers un Dieu.
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Ce qu'il soutient

Dieu existe : sa nature parfaitement bonne est la mesure du bien, et ses commandements font nos devoirs.

Pourquoi

Des devoirs moraux objectifs ont besoin d'un fondement réel, et ni la nature, ni l'évolution, ni la société ne peuvent le fournir.

La même idée à travers l'histoire
Kant1788Critique de la raison pratique : Dieu n'est pas prouvé par la théorie, mais il est « moralement nécessaire » de l'admettre pour que le souverain bien (la vertu récompensée par le bonheur) soit possible. Kant refuse en revanche de fonder le devoir sur Dieu.
C. S. Lewis1952Mere Christianity, livre I (causeries à la BBC de 1941-1944) : tout le monde connaît une loi morale qu'il n'a pas inventée, et derrière cette loi il y a « quelque chose » qui ressemble plus à un esprit qu'à de la matière.
Robert Merrihew Adams1979Version par la meilleure explication : être mal, c'est aller contre les commandements d'un Dieu aimant ; c'est la théorie qui rend le mieux compte du bien et du mal, donc une raison de croire en Dieu. Développée dans Finite and Infinite Goods (1999).
William Lane Craig1997Forme en deux prémisses, popularisée dans ses débats des années 1990-2000 : si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de valeurs ni de devoirs moraux objectifs ; or il y en a ; donc Dieu existe.
En bref

« La loi morale suppose un législateur » est un argument de C. S. Lewis (Lewis, Mere Christianity (1952), livre I ; Craig (1997), 1952) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : Dieu existe : sa nature parfaitement bonne est la mesure du bien, et ses commandements font nos devoirs. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Lewis, Mere Christianity (1952), livre I ; Craig (1997)
Valide avec une prémisse implicite

Quand deux personnes se disputent, chacune essaie de montrer que l'autre a tort. C'est le point de départ de C. S. Lewis, dans des causeries à la radio anglaise pendant la Seconde Guerre mondiale : même celui qui dit que le bien et le mal n'existent pas proteste dès qu'on est injuste avec lui. Nous connaissons donc une loi morale que nous n'avons pas inventée. D'où vient-elle ? Pour Lewis, une loi qui donne des ordres renvoie à quelqu'un qui les donne. William Lane Craig en a tiré la forme qu'on discute aujourd'hui : si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de valeurs ni de devoirs moraux objectifs (vrais même si tout le monde pensait le contraire) ; or il y en a ; donc Dieu existe. Ici, la première prémisse de Craig est découpée en deux, pour faire voir l'idée cachée sur laquelle tout le débat repose.

P1Il existe des valeurs et des devoirs moraux objectifs : torturer un enfant pour s'amuser est mal, même si tout le monde pensait le contraire.
P2 · prémisse impliciteDes valeurs et des devoirs objectifs ne tiennent pas tout seuls : il leur faut un fondement, quelque chose de réel qui les explique.
P3Sans Dieu, rien ne peut jouer ce rôle : la nature, l'évolution et la société produisent des instincts et des habitudes, pas des devoirs qui s'imposent à tous.
Donc Dieu existe : sa nature parfaitement bonne est la mesure du bien, et ses commandements font nos devoirs.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un monde où les valeurs objectives existent, où Dieu n'existe pas, et où ces valeurs n'ont simplement aucun fondement : elles sont vraies, et c'est tout, comme on pense souvent que « 2 + 2 = 4 » est vrai sans que rien ne le rende vrai. C'est exactement la position de Wielenberg.
Valide avec P2. P2 et P3 ensemble forment la première prémisse de Craig (« si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de valeurs objectives »). P2 n'est pas dite dans la forme courte, mais Craig l'admet en débat : il faut « une explication » à l'objectivité de la morale. Le débat porte sur trois points : P1 (y a-t-il vraiment des valeurs objectives ? Mackie, Street), P2 (un fait moral peut-il être premier, sans fondement ? Wielenberg) et P3 (Dieu est-il le seul fondement possible, et en est-il un bon ? Euthyphron, Kant).
Analogie. Un arbitre siffle une faute. Les joueurs discutent pour savoir s'il y a vraiment faute, mais personne ne dit que la règle n'existe pas. Et une règle de football a été écrite par quelqu'un. Lewis pense que la loi morale est comme une règle du jeu que personne parmi nous n'a écrite : il faut donc chercher son auteur ailleurs. L'adversaire répond qu'il existe aussi des règles que personne n'a écrites, comme celles de la logique.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Platon (le dilemme d'Euthyphron) 399 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Le bien est-il bien parce que Dieu le veut, ou Dieu le veut-il parce qu'il est bien ? Dans le premier cas, la morale devient arbitraire : Dieu aurait pu ordonner la cruauté. Dans le second, le bien existe avant Dieu et sans lui : Dieu n'est plus son fondement, et P3 tombe. (Voir l'argument « Le dilemme d'Euthyphron ».)

Lewis répond
Robert Adams 1979 · Réponse d'Adams : un Dieu aimant
La théorie « modifiée » ne dit pas que tout ce que Dieu ordonne est juste : être mal, c'est aller contre les commandements d'un Dieu aimant. Un Dieu qui ordonnerait la cruauté pour elle-même ne serait pas aimant, donc lui désobéir ne serait pas mal.
William Lane Craig 1997 · Réponse de Craig : le bien est la nature de Dieu
Le dilemme oublie une troisième voie : le bien n'est ni au-dessus de Dieu ni inventé par lui, c'est sa nature même (aimante, juste, généreuse). Ses commandements découlent nécessairement de cette nature, donc ils ne sont pas arbitraires.
Voir la suite du débat (2)
J
Jeremy Koons 2012
Le dilemme revient un cran plus haut : l'amour et la justice sont-ils bons parce que Dieu les possède, ou Dieu les possède-t-il parce qu'ils sont bons ? Si c'est la seconde réponse, il y a une mesure du bien hors de Dieu. Si c'est la première, dire « Dieu est bon » ne nous apprend plus rien.
William Lane Craig 2015
Ces qualités sont bonnes parce que Dieu les possède. Toute théorie morale doit s'arrêter quelque part, sur un point qu'on n'explique plus ; Dieu, l'être le plus grand et digne d'adoration, est un bon point d'arrêt, comme le mètre étalon de Paris pour les longueurs. Et dire en quoi consiste sa bonté (aimer, être juste) garde un sens.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue sur ce point d'arrêt. Pour les critiques, si le bien est « ce que Dieu est », l'arbitraire n'a pas disparu, il est déplacé : pourquoi la nature de Dieu plutôt qu'une autre ? Pour les défenseurs, toute théorie a un point d'arrêt, et un être parfait en est un meilleur qu'une liste de règles abstraites. Wielenberg retourne l'argument : si le théiste a le droit de s'arrêter sur Dieu, l'athée a le droit de s'arrêter sur des vérités morales premières (voir l'objection suivante).
Erik Wielenberg 2014 · attaque la prémisse 2

On peut être réaliste en morale sans Dieu. Certaines vérités morales sont nécessaires et premières : la souffrance gratuite est mauvaise, et ce fait n'a pas besoin d'être fondé sur autre chose, ni sur Dieu ni sur nos opinions. Le théiste aussi a de telles vérités premières (« Dieu est digne d'adoration ») : les deux camps ont des axiomes moraux, ils n'en choisissent simplement pas les mêmes (Robust Ethics, 2014 ; débat avec Craig, 2018).

Lewis répond
William Lane Craig 2018 · Réponse de Craig (débat, 2018)
Wielenberg dit que certains faits naturels (« cet acte fait souffrir ») rendent vrais des faits moraux (« cet acte est mal »), sans dire comment. Comparer cela au lien entre l'esprit et le corps ne marche pas : ce lien-là, nous savons au moins qu'il existe, parce que nous le vivons. Pour ces faits moraux sans Dieu, nous ne savons même pas que le lien existe.
Erik Wielenberg 2018
Le théiste est dans le même bateau. Dans la théorie de Craig, « Dieu est digne d'adoration » est une affirmation morale qui n'a aucune explication en dehors d'elle-même. Tout réaliste en morale, croyant ou non, finit par poser au moins un axiome moral brut.
John L. Mackie 1977 · attaque la prémisse 1

Des valeurs objectives seraient des choses très bizarres, sans équivalent dans l'univers : des faits qui contiendraient en eux-mêmes un ordre (« fais ceci »), et qu'il faudrait connaître par une faculté spéciale. Il est plus simple de penser qu'elles n'existent pas : nos jugements moraux visent bien quelque chose d'objectif, mais ils se trompent tous (théorie de l'erreur). Mackie accorde même, en 1982, que de telles valeurs, si elles existaient, rendraient Dieu plus probable : c'est une raison de plus, pour lui, de rejeter P1 plutôt que la conclusion.

Lewis répond
C. S. Lewis 1952 · Réponse anticipée de Lewis
Celui qui dit ne pas croire à un vrai Bien et à un vrai Mal se dément l'instant d'après : il peut rompre sa promesse, mais si on rompt la sienne, il se plaint que « ce n'est pas juste ».
William Lane Craig 1997
Nous percevons les valeurs morales comme nous percevons le monde physique. Il n'y a pas plus de raison de nier la réalité des unes que celle de l'autre : le viol ou la torture d'un enfant ne sont pas seulement mal vus, ce sont des abominations.
Le débat continue (notre résumé) Mackie n'est pas gêné par l'argument de Lewis : sa théorie de l'erreur prédit justement que tout le monde parle et se plaint comme si les valeurs étaient objectives ; c'est l'erreur, répandue partout, qu'il décrit. Le vrai désaccord porte sur ce qui est le plus sûr : l'évidence que la cruauté gratuite est vraiment mal (Lewis, Craig) ou l'idée qu'il n'existe rien de « bizarre » dans l'univers (Mackie). Remarque : Mackie et Craig sont d'accord sur un point, des valeurs objectives iraient bien avec Dieu.
Sharon Street (l'explication par l'évolution) 2006 · attaque la prémisse 1

La sélection naturelle a beaucoup influencé nos jugements de valeur : aimer ses enfants, rendre service à qui nous aide, punir les tricheurs aidait à survivre et à se reproduire. Si les vérités morales sont indépendantes de nous, il faudrait un hasard incroyable pour que l'évolution nous ait poussés justement vers elles. Attention : cette objection ne vise pas seulement les théistes. Elle gêne tous ceux qui croient à des valeurs objectives, y compris les athées réalistes comme Wielenberg. Street en conclut que les valeurs dépendent de nos attitudes, pas qu'il n'y a plus de morale.

Lewis répond
C. S. Lewis 1952 · Réponse anticipée de Lewis (sur l'instinct)
La loi morale n'est pas un instinct de plus : quand deux instincts se battent (aider quelqu'un, se mettre à l'abri), quelque chose en nous juge entre eux et nous dit lequel suivre. Ce qui dit quelle note du piano jouer plus fort ne peut pas être cette note.
William Lane Craig 1997 · Réponse de Craig (au biologiste Michael Ruse)
Expliquer comment une croyance est née ne montre pas qu'elle est fausse. L'évolution prouve au mieux que notre perception des valeurs s'est développée peu à peu, comme notre perception du monde physique, qui n'en est pas moins réel.
Voir la suite du débat (1)
Sharon Street 2006
Dire que l'évolution nous a fait « percevoir » des vérités morales parce que les percevoir aidait à survivre est une hypothèse scientifique. Elle perd face à une explication plus simple : ces jugements ont été retenus parce qu'ils poussaient à des comportements utiles, qu'ils soient vrais ou non.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Craig visait une version plus ancienne (Ruse) qui disait « la morale vient de l'évolution, donc elle est fausse » : Street ne dit pas cela, elle dit qu'un réaliste devrait compter sur une coïncidence. Des théistes répondent que leur position a ici un avantage : si Dieu a voulu des êtres capables de connaître le bien, il n'y a pas de coïncidence. Les critiques répondent qu'il faut alors expliquer pourquoi Dieu passerait par une sélection naturelle si brutale. Le point reste très discuté, et il touche autant les athées réalistes que les théistes.
Kant 1788 · attaque la prémisse 3

Kant, qui a lui-même donné un argument moral pour Dieu, refuse que Dieu soit le fondement du devoir : l'obligation repose sur l'autonomie de la raison, c'est-à-dire sur la loi que la raison se donne à elle-même. Dieu n'est postulé que pour rendre possible le souverain bien, l'accord final de la vertu et du bonheur. Il y aurait donc un fondement du devoir sans Dieu, et P3 est fausse.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Lewis dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Les défenseurs de l'argument (Adams, Craig) ne suivent pas Kant sur ce point : pour eux, une loi que la raison se donne à elle-même ne peut pas obliger vraiment, puisque celui qui l'a faite pourrait la défaire. Les kantiens répondent que la raison n'invente pas la loi au hasard : elle la trouve en elle-même, la même pour tous. Kant garde tout de même une place nécessaire pour Dieu, mais comme espérance (que le bien finisse par être récompensé), pas comme source du devoir.
Ce qu'en disent les voix d'aujourd'hui
Le défendent
John LennoxIl dit que les notions de bien et de mal ont le plus de sens si Dieu existe, et cite Dostoïevski : si Dieu n'existe pas, tout est permis. Il la juge « très solide » et crédite Nietzsche d'avoir vu qu'en tuant Dieu on tue la morale.
Wesley HuffIl dit que c'est l'un de ses préférés : s'il y a du mal, il y a un bien auquel le comparer, donc une loi, donc un législateur.
Bishop Robert BarronIl soutient que Dieu est le législateur derrière les lois morales objectives que nous percevons.
Cliffe KnechtleIl dit que « l'existence d'une morale objective renvoie à un législateur moral ».
William Lane CraigIl formule son propre argument moral : si Dieu n'existe pas, il n'y a pas de valeurs morales objectives ; or il y en a ; donc Dieu existe.
Frank TurekIl cite C.S. Lewis : on ne dit pas qu'une ligne est tordue sans avoir une idée de ce qu'est une ligne parfaitement tracée. Il admet que l'argument moral seul mène à un Dieu moral, pas forcément au Dieu chrétien.
Francis CollinsLe raisonnement de Lewis sur une loi morale universelle est celui qui l'a le plus marqué. Il le tient toujours : l'évolution n'explique pas bien l'altruisme, « un scandale pour la biologie évolutionniste ». Il voit dans l'altruisme radical (Schindler, Mère Teresa) le signe le plus fort que l'évolution seule ne nous explique pas, « pas une preuve » mais un indice. Il rejette la réponse de Dawkins : un dérèglement de l'altruisme.
Mohammed HijabIl a demandé à un athée comment passer de la matière à une morale objective, en citant le problème d'être et de devoir de Hume, et conclu que seul Dieu la fonde.
Trent HornSon argument moral : si le réalisme moral est vrai, alors Dieu existe. Il ajoute que les faits moraux ont besoin d'une source immatérielle et éternelle, et que Dieu explique le mieux la valeur intrinsèque et la connaissance morale.
Le critiquent
Christopher HitchensIl dit qu'il n'existe aucun moyen de tirer la morale et l'éthique du surnaturel. Dans les débats : « nous savons ce qui est juste sans qu'une dictature céleste nous le dise ».
Richard DawkinsIl dit que la morale ne vient clairement pas des textes sacrés, et que nous avons dépassé les anciennes règles grâce à la philosophie morale laïque et à la discussion rationnelle.
Alex O'ConnorDepuis son débat de 2017 avec Turek, il répond que l'argument suppose une morale objective, qu'il rejette ; en 2022, il dit qu'il « n'a pas grand-chose pour lui ».
Lawrence KraussIl rejette l'idée qu'on ne peut être moral sans Dieu et la retourne : un ordre divin rendrait-il la cruauté bonne ?
Peter SingerOn n'a pas besoin de Dieu pour la morale : en vivant en société, nous construisons des codes moraux avec notre capacité de raisonner. Il cite le cas de Parfit, athée, pour des vérités morales objectives.
Bart EhrmanContre l'argument moral, il dit que nos inclinations morales s'expliquent sans Dieu, par le développement humain. Il les compare au goût pour une boisson : elles sont fortes, mais ne prouvent pas une valeur objective.
Matt DillahuntyContre l'argument moral, il dit que personne n'a montré une loi morale objective et universelle.